Talbot, l'un des plus fameux guerriers du XVème siècle, le plus illustre des adversaires de Jeanne d'Arc, celui auquel Shakespeare a accordé le surnom d'Achille anglais, octogénaire tué à la tête de ses troupes sous les murs de Castillon en 1453 par une bande de Bretons (1), possédait un livre d'heures de format allongé 0,27 x 0,115 prouvant qu'il était destiné à être porté par son propriétaire dans ses campagnes.
Talbot Ier comte de Shewsburg descend de Sir Gilbert Talbot, Lord Chamberlain d'Edouard III en 1331, décédé en 1346.
Ce volume (2) de 136 feuillets est orné de 26 miniatures de diverses dimensions. Dans les 6 premiers, on remarque beaucoup de noms de saints anglais: saint Cuthbert, saint Richard, saint Dunstan, saint Edme, saint Alban, 1er martyr d'Angleterre, sainte Etheldride, sainte Cuthburge, sainte Edithe et saint Hugues, évêque de Lincoln. Le verso du feuillet suivant est entièrement occupé par une grande composition qui constate la provenance illustre de ce volume ; une miniature qui couvre la moitié de cette page représente la Sainte Vierge assise sur un trône peint en rouge sur un fond damier. Devant elle sont agenouillés, à gauche Jean Talbot, assisté par son patron guerrier saint Georges qui terrasse le dragon; à droite Marguerite de Beauchamp, seconde femme de Talbot, assistée par sainte Marguerite, accompagnée aussi d'un dragon à face humaine. Talbot armé de toutes pièces, est vêtu d'une cotte armoiriée; son épouse porte un large manteau de drap d'or; une pièce d'étoffe rouge, disposée sur sa tête en guise de hennin, et dont les bouts retombent jusqu'à terre, lui sert de coiffure. Au-dessous de cette peinture, figurent les armoiries et les devises des deux époux:

Sous Talbot est une bannière déployée avec ses armes : Parti : au 1er écartelé de Talbot et de Strange; au 2e écartelé de Furnival et de Verden ; sur le tout : écartelé de Lisle et de Tyes. Talbot était en effet seigneur de Furnival et de Verdon du chef de sa première femme Mathilde, fille de Thomas Nevill, et seigneur de Lisle et de Tyes du chef de sa seconde femme, Marguerite de Beauchamp, fille du comte de Warwick. La bannière déployée au-dessous du portrait de cette dernière est aux armes de sa maison. Chacune de ces bannières surmonte les insignes de l'ordre de la Jarretière, renfermant au centre le petit chien des Talbot sous Talbot, et l'ours de Warwick sous Warwick. Un pied de marguerites, autour duquel s'enroule une banderole avec cette devise: Mon seul désir (2 mots illisibles) est, passe entre les deux bannières. Dans le célèbre manuscrit offert par Talbot à Marguerite d'Anjou, épouse de Henri VI, manuscrit conservé au Musée britannique sous le nom de Shreusbury-Book, la devise de Talbot est exprimée dans ce rondeau commençant comme la devise de la banderole:

Mon seul désir
Au roy et vous
Et (este) bien servir
Jusqu'au mourir;
Ce sachent tous:
Mon seul désir
Leu roy et vous.

Ce manuscrit n'est bien homogène ni par les miniatures, ni par le texte : il est successivement en anglais et en français.
Ce livre de prières qui ne parait jamais l'avoir quitté, aura sans doute été pris dans le pillage qui suivit la déroute, car après quatre cents ans, il a reparu en 1855 chez un brocanteur de Nantes, d'où il passa dans la collection d'un bibliophile breton, gagna par la suite la signature d'un Henry de Bourbon. Après avoir figuré dans les vitrines de l'exposition rétrospective de 1867, il entra dans la célèbre bibliothèque de Firmin Didot et fut vendu à sa vente 18500 francs (2820,31€) en mai 1879 (3). 

W. LE MATTRE.

(*) Communication de M. LE MATTRE la séance du 7 avril 1957. Ayant interrogé notre collègue sur les différences que l’on pouvait relever entre cet article et celui publié par lui en novembre 1948 dans la petite revue libournaise Arc-en-ciel, M. Le Mattre nous a déclaré que ce premier article était « une fantaisie » en ajoutant : « Ce que je vous ai envoyé cette fois n'est pas une fantaisie. Je possède les différents catalogues des ventes de la Bibliothèque Firmin-Didot, catalogues très détaillés et c'est sur celui de la vente 1879 que j'ai copié quelques passages concernant les livres d'heures de Talbot... Pour l'origine de Talbot je l'ai pris dans mon peerage-book et je crois avoir écrit Chambellan en anglais ».
(1) Ce terme est extrait du catalogue Firmin Didot.
(2) Le catalogue le définit ainsi: « In folio étroit de 4 et 136 ff. miniatures, bordures et lettres ornées; ais de bois dépouillés de leur couverture. Précieux manuscrit sur Velin exécuté en France, dans la première moitié du XVème siècle, pour le célèbre général anglais Jean Talbot... »
(3) M. Le Mattre ignore comme nous le destin actuel de ce livre d'heures puisqu'il nous demande : « Quel est l'actuel possesseur du livre ? »

Extrait de la Revue S.H.A. du Libournais 1957 à 58 p. 81 à 82