1 - LA SAINTE-ÉPINE

Les textes qui nous sont parvenus sur le déroulement de la bataille de Castillon sont insuffisants et contradictoires. Si nous ne connaissions pas le désarroi provoqué en 1453 par le retentissement de la chute de Constantinople, nous pourrions taxer les historiens et les chroniqueurs dimprévoyance ou fie négligence; mais cet évènement, considérable dans l'Europe chrétienne, éclipsa alors le succès des armes françaises et ses conséquences imprévisibles.

Dans sa date même, la défaite anglaise comporte déjà l'incertitude. Certains la fixent au 13, d'autres au 17 juillet 1453.

Parmi les faits peu connus de cette mémorable journée et diversement racontés, il en est un qui, malgré son appartenance actuelle au Périgord, entre, par son origine, dans nos annales locales: c'est celui qui se rapporte à la découverte, en terre castillonnaise, d'une sainte relique, sur le cadavre du général Talbot. Ceci devrait justifier mon entrée insolite dans le domaine de nos voisins et amis de la Dordogne; mais ne savons-nous pas qu'ils soutiennent, avec quelque raison. D’ailleurs, que la bataille de Castillon fut la bataille de Lamothe-Montravel (M. Dujarric-Descombes, ancien vice-président de la Société H.A.de Périgueux: de 1848 à 1926 - Manuscrit des archives de Montréal). Pourtant, s'il est vrai que l'effort principal des combattants eût lieu dans le territoire de cette commune, n'est-il pas juste de reconnaître aussi que les premières escarmouches débutèrent en l'abbaye de Castillon et que la poursuite des vaincus ne s'arrêta qu'aux portes de Saint-Emilion (Guinodie - Histoire de Libourne, T. III, P. 50 - 2e édit.).  - En outre, militairement, l'objectif du combat était bien Castillon et positivement, c'était la bataille «pour» Castillon.). Au surplus, ce n'est pas seulement mon incursion en Dordogne que l'on devra me pardonner mais aussi la relation de faits déjà signalés et recueillis, pour la plupart, dans les fécondes publications de la société H.et A. du Périgord.

Cependant, en soulevant la trame légère de la légende, mon intention reste pure et ne tend qu'à faire connaître en Libournais, où elle est très peu répandue, l'histoire vraie de la sainte Epine de Talbot « our good dooge » (Talbot était d'origine française, il descendait de barons normands du pays de Caux. Il avait pour cognizance ou marque personnelle, un chien avec cette devise « Talbot our good dooge» (notre bon dogue) - Nlle biographie générale publiée par MM. Firmin Didot 1845).

J'ai pu, grâce au bienveillant accueil de Monsieur le Colonel marquis de Faubournet de Montferrand, et aussi à l'amicale serviabilité de notre distingué collègue, M. J. Ducasse, contempler ce gage sublime de la fin de la Guerre de Cent ans et recueillir, à Montréal, des renseignements et des impressions utiles à mon exposé.

J'ai, dès l'abord, été séduit par l'aspect extérieur de la chapelle où est conservée la glorieuse relique. Deux tourelles, dont l'une au toit pointu et l'autre au sommet tronqué, flanquent l'édifice principal, élevé en pignon, et impriment à cet ensemble, où se révèle l'éloquente entité des vieilles pierres, un rythme imposant de verticales contenu par celui des lignes brisées au symbole tragique. Rien n'est plus propre à nous reporter au soir de Castillon pendant que le grand maître de France. Jacques de Chabannes, partage les dépouilles du cadavre encore chaud du fameux général anglo-normand. Il est dit, qu'ayant envoyé le hausse-col du vaincu à Charles VII, il garda pour lui l'épée (dont il sera question par la suite) et qu'un reliquaire composé d'une croix d'or garnie de diamants enfermée dans une bourse de velours devint le lot du seigneur de Montréal, en Périgord.

La raison d'une telle faveur, envers un simple capitaine parmi tant d'autres, ne peut se trouver que dans le mérite déployé pour un haut fait.

Dans un manuscrit (Bibliothèque de M. Dujarric-Descombes.), Chevalier de Cablanc nous renseigne bien sur l'action elle-même, mais il commet une confusion dans les noms :

« Nos périgourdins, dit-il, suivirent très bien dans ceste occasion et la tradition nous apprend que ce ne fût point, comme le rapporte de P. Dupuy d'un coup de couleuvrine que Talbot périt, mais qu'il fut tué de la main du seigneur de Pombrian, lequel luy arracha la sainte Epine qu'il portait au col et laquelle est encore présentement dans le » château de Montréal qui estoit la demeure ordinaire des seigneurs de Pombrian, avant que M. Duchesne le lieutenant général d'à présent ne l'eut acquis d'eux ».

Or, le seigneur de Montréal, héros de Castillon, n'était pas Pontbriant, chevalier de Cablanc, qui écrivait au XVIIème siècle, a ignoré sans doute la teneur d'un acte de 1526 dont le passage suivant écartait toute incertitude:

« Iceluy, reliquaire, entre autres choses par le dit feu seigneur pries et apporté au dit château de Montréal, et, depuis y a demeuré clos et fermé sans scavoir ce qui était dedans. » (Le P. Dupuy signale l'existence de cet acte et M. de Montaigut en a publié le texte, suivi de la transcription incomplète, par suite de déchirures, d'un feuillet. de papier sans date. mais vraisemblablement d'origine fort ancienne et qui devait être le titre historique confirmant la prise de la sainte-Epine sur le corps de Talbot par le seigneur de Montréal - Bull. de la Société H. et A. du Périgord, T, XIX, p. 345 et 346).

Ledit « feu seigneur » était Michel de Peyronenc (M. Dujarrie-Descombes nous apprend encore que Montréal doit son origine à la famille de St-Astier. Au XVe siècle, Catherine, fille et héritière du dernier seigneur de ce nom, porta en se mariant Gérard de Peyronenc, seigneur de Loupiac, les biens de sa maison. Entre autres enfants, ils laissèrent Michel de Peyronenc, qui, aux terres de Loupiac et de Montréal joignit: celle de Verteil­lac et de la coseigneurie du Chapdeuil) qui tenait Montréal de son père. Il eut de son mariage avec Agnès de Las Tours, en 1483, une fille unique qui épousa, vers 1500, Pierre de Pontbriand, ce n'est donc qu'à partir de cette date que les Pontbriand purent devenir seigneurs de Montréal et en faire leur « demeure ordinaire ». L'erreur de Chevalier de Cablanc apparaît donc évidente. D'autre part, l'acte signalé ci-dessus était une convention entre Pierre de Pontbriand, gendre héritier, de Michel Peyronenc et Guillaume Sudiraut, curé d'Issac; il se rapportait au culte prévu pour la sainte-Epine qui venait d'être découverte dans la croix d'or garnie de diamants et avait été en­registré le 12 août 1526, par le notaire Lévêque. On objectera que ce serait bien peu de chose pour établir l'authenticité d'un fait historique, après 73 ans, et l'origine divine d'un objet à proposer à l'adoration des foules.

On doit se garder, toutefois, des oppositions trop hatives, se reporter aux coutumes anciennes, envisager la valabilité des déclarations de Pierre de Pontbriant devenu dépositaire, avec sa femme, des rapports de Michel de Peyronenc sur la provenance de la croix d'or et les raisons qui s'opposèrent à son ouverture, peut-être assujettie h un secret.

On sait que pendant plusieurs années après son mariage, Pierre de Pontbriant eut à faire valoir ses droits sur les terres de Montréal disputées par leurs habitants (elles comprenaient alors au moins huit domaines ou métairies) et qu'il s'adonna, en outre, à procurer satisfaction aux intérêts matériels de la population de sa paroisse. Ce ne fut qu'après ces réalisations qu'une inspiration soudaine lui permit de découvrir la sainte-Epine enchâssée dans son précieux trésor (Pierre de. Ponbriant fut page d'Odet d'Aydie, échanson de Ch. VII, sous gouverneur du comte d'Angoulême, gouverneur des châteaux de Molle, Niort, Fontenay le Cte, Bergerac et gentilhomme ordinaire de la chambre de François Ier (M. de Montaigut, ouvr. cité). On tiendra le plus grand compte de la relation faite par le P. Dupuy, un siècle plus tard, et qui jugea pièces en mains, puisqu'il eut l'avantage de compulser les archives du château.

« Noble Pierre de Pontbriant, conte-t-il, faisant ouvrir ce sacré reliquaire, croix d'or garnie de diamants, trouva dedans une épine et n'ayant assurance s'il fallait honorer, comme ayant servi à la Passion de Jésus-Christ, il consulta, sur ce double, notre évêque de Plaignie qui commit l'examen de cette affaire à son théologal Maimont, gardien du couvent de Saint-François, lequel dans sa consulte baillée par escript, répond qu'il fallait demander il Dieu des signes extraordinaire par jeusnes et prières publiques, afin qu'il luy pleut de déclarer en quel estat il voulait qu'on tint ceste épine.

Il est vraysemblable que dans l'essay faict, divers miracles parurent, car l'an 1526, noste évesque expédia un bref en faveur de » la transaction faite par le sieur de Pombrian, avec Sudiraut, curé de la paroisse d'Ayssac, déclarant, après plusieurs consultes, qu'on peut et doit honorer la sainte Epine, commandant de la porter processionnellement. J'ai vu l'original de ce rescript dans le thrésor du château  de Montréal. »

On peut regretter l'absence de l'énonciation des miracles qui motivèrent la décision de l'évêque, mais on connaît aussi la réserve apportée par l'Eglise en ces manifestations, ce qui permet d'accorder foi aux déclarations du F. Dupuy et de tenir sa documentation comme primordiale en cette affaire. On trouve, par ailleurs, dans l'annuaire pontifical catholique de 1911, de caractère officiel en matière religieuse, cette notation: Une sainte Epine est honorée dans le château de Montréal, paroisse d'Issac, elle fut retrouvée sur le général Talbot, tué à la bataille de Castillon, le 17 juillet 1453, avec des caractères d'authenticité tels, que l'évêque de Périgueux, Jean de Plaignie, en a autorisé le culte solennel en 1526 ».

Ainsi étayée, l'histoire du talisman de Talbot appelle notre crédit. Vénéré par les foules, honorées par les seigneurs de Montréal, nous le trouvons, après les Pontbriant, propriété des Duchesne en 1639 (par adjudication du domaine au prix de 131000 livres, la sainte Epine, faisant partie de la vente) (Les Duchesme de Montréal, par le doct. Ch. Lafon, président de la S.H.A.P. (Bull. de la S.H.A.P., T. LXVIII p. 433, renvoi 1) et hérité en 1752, par les Faubournet de Montferrand. A l'aube de l'année terrible, il fait l'objet d'une délibération municipale dont les termes mesurés cachent mal le profond respect qu'on lui portait encore :

« Nous, maire et officiers municipaux de la commune d'Issac, avons délibéré que, comme la relique de la sainte Epine est portée » sur le verbail qui a été fait à Montréal et dont Martial Ladhau est nanti, nous y envoyons un sergent de la garde nationale avec quatre hommes et le vicaire desservant, promettant de la garantir de tout a évènement et de la remettre au dit Montréal suivant l'usage. » Signés à Issac, le 21 mars 1792, Auberty, maire, etc... (Les registres de la commune d’Issac renferment aussi le P. V. suivant qui confirme le pillage et la destruction des archives de Montréal : 27 Brumaire an II; papiers du ci-devant seigneur de Montréal, apportés par ordre de la municipalité depuis le 23 octobre. Les papiers, ci-dessus ont été portés sur la place publique et brulés en présence de la municipalité et des citoyens assemblés ce même jour. Signé au registre, Jean Lespinasse, officier mpal., Anbertie, maire). »

Par la suite, Montréal, ce lieu spirituel, où s'unirent, dans la confiance en la protection divine et le souvenir des exploits glorieux, le patriotisme naissant et la foi médiévale, fut vendu à l'encan. Son mobilier dispersé, ses trésors pillés, ses propriétaires émigrés. Comment la Sainte-Epine fut-elle préservée du désastre, et par quelle intervention mystérieuse, la tourmente passée, redevint-elle le précieux ornement du château? Monsieur de Faubournet de Montferrand, avec son âme d'artiste, parle avec ferveur des temps écoulés. Il a bien voulu rappeler pour nous, les circonstances qui ont permis à l'inestimable relique de regagner le sanctuaire où elle fut placée voici cinq siècles et qui se résument ainsi « Après avoir été avec les autres meubles emmagasinée à Mussidan, comme bien national, la Sainte-Epine fut adroitement subtilisée par un nommé Crabanac, membre du district, neveu par alliance de l'abbé Lespine, ancien vicaire d'Issac. Ayant réussi, par de pieux mensonges, à justifier la disparition de cet objet, figurant à l'inventaire du château, sous la rubrique :

« Chasse contenant la relique de la sainte Epine dont l'étui nous a paru être en argent et les baguettes et couverture en cuivre. »

« Il le conserva jusqu'en 1836, époque à laquelle mon grand-père racheta le domaine. Son régisseur Antoine Lachau informé par M. Cra­banac du précieux dépôt qu'il détenait servit d'intermédiaire et remit au marquis la Sainte-Epine récupérée. »

Les Faubournet de Montferrand entreprirent alors les démarches utiles afin de rendre au prodigieux trésor l'authenticité de ses origines. Elles aboutirent, le 21 mai 1858, à l'obtention d'un Bref de Mgr. George Massonnais, évêque de Périgueux et de Sarlat, conçu en ces termes :

« Jean Baptiste Amédée George, par la miséricorde divine et la grâce du saint Siège apostolique, évêque de Périgueux et de Sarlat: Vu, la relation historique, à nous présentée et qui demeure annexée à la présente ordonnance, de laquelle relation il résulte que, dès les temps les plus reculés, une Sainte-Epine de l'adorable couronne de N. Seigneur Jésus-Christ était conservée et honorée au château de Montréal, paroisse d'Issac, dans notre diocèse.

Appréciant, comme de droit, les raisons et procès-verbal établissant que cette relique pieusement sauvée durant les troubles de la fin du siècle dernier est revenue en son premier lieu, mais privée dit titre par lequel Jean de Plaignie, ou Planis, de bonne mémoire, l'un de nos prédécesseurs, en autorisait le culte.

Ayant examiné la dite relique formée de deux fragments réunis par un fil rouge, placée dans une monstrance en argent, de forme carrée, ayant quatre côtés munis d'un verre, placée sur un pied imitant celui d'une petite custode et surmontée d'une petite croix laquelle nous avons attaché, par un fil rouge, notre sceau pour qu'elle ne puisse être ouverte, désormais.

Faisant aux termes du S. Concile de Trente (sess. XXV de vener, ss et imag.) ce qui nous paraît conforme à la vérité et à la piété.

Nous avons permis et permettons, par les présentes, d'honorer publiquement et d'exposer la sainte Relique, recommandant d'éviter à ces sujettes toutes superstitions et abus, et priant notre Sauveur de bénir tous ceux qui, en mémoire de sa divine Passion, vénéreront cette sainte Epine de sa couronne sacrée.

Donné à Périgueux, sous notre seing, notre sceau et le contre seing de notre secrétaire, le 21 mai 1858 : Jean, évêque de Périgueux et de Sarlat. (Jean-Baptiste Amédée George Massonnais évêque de Périgueux et de Sarlat du 21 février 1841 au 20 décembre 1860, neveu du cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux, il rétablit 1a liturgie romaine en 1847, obtint la restauration de St-Front et transféra le grand séminaire de Sarlat à Périgueux. Ce fut un apôtre (abbé Texier, secrétaire général de .la Société historique d'Aunis el Saintonge). Par mandement de Monseigneur: Dubois, secrétaire.

En conséquence, le culte fut repris et continué de nos jours. Chaque année, le premier dimanche de septembre, la Saint-Epine est honorée publiquement, au cours d'une ostension et d'une procession.

Nous associant, en quelque sorte, à la solennité qui se déroule en ce moment, nous, qui demeurons soumis au mystérieux attrait des valeurs du passé, et qui célébrons le 5ème centenaire du mémorable combat, dans le lieu même où il se déroula, en Castillon-la-Bataille, si grande aujourd'hui, du mérite de nos pères, notre pensée s'élèvera, du coin de terre où il fut conquis, vers le trophée de Peyronenc.

Evoquant le paysage de pure essence périgourdine, où se dresse fièrement l'antique forteresse (En 1669, six prières de canon sur chevalet, six pièces sur roues. 40 arquebuses et 2 mousquets du cuivre défendaient les approches de Montréal), nous joindrons notre hommage à celui de la foule recueillie. De ce sommet rocheux, nos regards franchiront les horizons magiquement bleutés et, nous saluerons la mémoire du compagnon de Jacques Cartier, ce Pontbriant de Montréal qui, de sa courageuse aventure, attacha son nom à la naissance de la vaste cité canadienne du Saint-Laurent.

Et, empreints de la sereine beauté de ce site privilégié, nous exprimerons notre reconnaissance à ceux qui maintiennent, avec tin si noble souci, la pérennité glorieuse des exploits ancestraux et la grandeur de nos traditions.

2 – L’ÉPÉE

Dans son étude sur les seigneurs de Montréal, M. Dujarric­-Descombes (déjà cité dans mon exposé sur la sainte Epine de Talbot) ancien vice-président de la société H. A. du Périgord, ayant consulté l'histoire du Berry (III p.103) de Thaumas de la Thaumassière et le nobiliaire du Limousin de Nadaud (I. p.647), nous dit que l'épée de Talbot se voyait encore à la fin du XVIIIème siècle, au château de Madic, résidence de la puissante famille de Chabannes, à 30 km, de Mauriac en Cantal. Ceci paraîtrait acceptable, puisque nous avons vu le vainqueur de Castillon s'attribuer l'arme de son ennemi malheureux lors du partage de ses dépouilles; mais il faut demeurer très circonspect à ce sujet, car plusieurs autres récits viennent réfuter cette possibilité.

MM. Firmin Didot frères (nouvelle biographie générale 1845) ont trouvé que cette épée fut réclamée, sous le règne d'Elisabeth, par le comte de Shrewsbury descendant de Talbot. Le manque de détails et de références de ce texte, ne permet pas de conclure avec certitude; mais on peut penser qu'il fait suite à la découverte de la fameuse flamberge au XVIème siècle, par un paysan qui la trouva dans la Dordogne », raconte notre distingué collègue, M. R. Cousté (journal Sud-ouest du 9 août 1952), au risque de rendre invraisemblable la lecture de l'inscription gravée sur cette lame. « Chez un villageois de Castillon disant l'avoir gardé de tout temps », écrit Elie Vinet, le célèbre professeur de Michel Montaigne, en 1582, dans une lettre qu'on croit avoir été destinée à l'un des magistrats composant la Chambre de Justice en Guyenne tenant alors, à Agen, sa deuxième session.

Voici la partie principale de cette correspondance, tirée, des Archives de la Gironde T. XII p. 360.

« Monsieur, je vous ai rescript que Paulus Diaconus n'estoit ni chez les libraires, ni en mon étude, et, en mesmes lettres, vous ai faict mention d'une authentique antiquité que j'ai vueue en cette ville despuis qu'en avez esté parti, laquelle je désirois que vissiez à vostre retour que je désire estre bref je ne vous disois autre chose d'icéle, mais j'ai despuis pensé que je pourroie avoir mal faict en cet advertissement et que le désir et l'envie de bien tost scavoir que c'est vous pourrait endommager la rate, pour le long séjour qu’il vous faut fère de pardela, et, davantage, que n'estes asseuré de nous revoir : comme M. de Thou s'en est retourné à Paris par autre voie, et, à cette » cause, j'ai esté d'avis de vous compter ici toutes telles nouvelles de ladite antiquité, que verriès, quand i series. Et voici que c'est : Ayezvous pas ouï parler de Castillon, au-dessus de Libourne, et du lieu prochain où les Anglais furent jadis fouétés par noz François? Ne vous a-t-on point dit qu’aux maretz et bords de la Dordogne, de cette part, se trouve encores aujourd'hui force os d'hommes et de chevaux, et prou d'outils de guerre? Un armurier de cette ville, huit ou dix ans i a (il me l'a compté) à une foire de Castillon, acheta une rapière toute mangée de roulle, d'un villageois qui se dizoit, l'avoir gardée de touts  temps. Cest ouvrier pensa bien que c'estoit quelque bonne chose. Ti la fourbit et la rendit belle et luisante et la garde pour l'antiquité.

Elle a près de trois pieds de long; de large vers la poignée: quatre dois, et au milieu, tant d'ung costé que d'autre, cete escriture contenant le nom de son premier maistre, et ce en deus randhes :

SVM TALABOTI MTIII" XLIII
PRO VINCERE INIMICO MEC

Voila pas donques Talbot, Talebot, Talabot, capitaine anglais qui mourut à cete meslée, l'an 1453, disans, après le coutelas forgé : « Qui non potuit vineere inimico » comme 1'avoit promis, mais il n'î a remède. Bordeaux ce 14 novembre 1582: Elie Vinet. »

La qualité de l'auteur, l'un des personnages les plus en vue de Guyenne au XVIème siècle, pour ses travaux littéraires, scientifiques ou critiques, ne permet pas de contester la véracité du fait. Toutefois des objections sérieuses se sont élevées, à propos du texte en mauvais latin qu'il a transcrit, sans en relever le barbarisme.

Dernièrement encore, M. l'abbé Texier, l'érudit secrétaire général de la société historique de Saintes, déclarait :

« Cette inscription paraît inauthentique, même ù la fin du moyen âge on ne parlait pas un si mauvais latin. Il y avait l'expression stéréotypée en liturgie, en diplomatique, en littérature : «  ad effugandum ini­micum ». « Pro vincere inimico méo » est indéfendable. »

Notre collègue, le docte historien, Jean Ducasse, suppose que le mauvais état de conservation de l'arme a fait disparaître les « s » de inimicas méos.

A cette conjecture, s'oppose assez fortement Elie Vinet lui-même, constatant d'abord :

« Cette (même) escriture, tant d'ung costé que d'autre. » et parodiant ensuite, avec sa fine ironie : «  Qui non potuit vineere inimico, comme l'avait promis. » permettant ainsi d'admettre que rien ne lui échappa, ni de la grossière irrégularité des termes employés, ni de leur orgueilleuse prétention.

Il n'en reste pas moins que des deux épées qui furent présentée comme ayant appartenu à Talbot, celle de Madic ou celle de Bordeaux, l'une, au moins, était apocryphe, et qu'il est difficile aujourd'hui d'établir l'authenticité indiscutable de l'autre.

A. Courty, le 06 sept 1953.

Extrait de la Revue S.H.A. du Libournais 1953 à 54 p. 37 à 44