Saint-Émilion - Carte dessinée par Cassini au XVIIIème siècle
Carte de Cassini

Rares sont les sites en France, qui peuvent rassembler, en un même lieu, autant de manifestations du génie des hommes, que Saint-Émilion. Mondialement connu pour son nectar merveilleux, le vin, c'est aussi une ville sanctuaire avec des monuments archéologiques bien spécifiques : église souterraine, clos des Cordeliers, clocher original, église romane, sans oublier son «château du Roi» ou sa «Grande Muraille». C'est aussi la patrie de trois hommes de grand renom: un ermite qui a laissé son nom à la ville, un conventionnel qui y vécut, reclus, avant d'être pris et exécuté, enfin un curé, élu député, et dont les discours populaires en firent un véritable tribun.

Bâti sur un éperon calcaire

Vue sur Saint-ÉmilionQuand on arrive en vue de Saint-Emilion, par la route qui serpente au sud de la ville, on est surpris de voir les maisons accrochées sur le coteau, avec un clocher ajouré qui domine sur l'horizon. Saint-Emilion est bâtie sur un terrain calcaire que la rivière Dordogne ceinture très largement au sud et à l'ouest, comme pour lui faire un rempart protecteur. Cette situation n'a pas échappé aux premiers hommes et aux habitants venus s'y installer au cours des siècles. Saint-Emilion ne peut pas se découvrir au pas de charge, il faut la parcourir avec patience et beaucoup d'affection. Il faut admirer l'ensemble des maisons avec leur toit de tuiles rouges, les petites venelles en pente et pavées, les façades ouvragées et les monuments remarquables. Nous allons dresser une chronologie historique de son évolution avant de découvrir ses richesses archéologiques.

Peuples des temps préhistoriques

On sait que les hommes de la préhistoire, venant de l'Orient voyageaient principalement par les voies d'eau. Leurs installations se faisaient dans des abris rocheux, utilisant les grottes et cavités naturelles que l'eau avait creusées. A Saint-Emilion, placée sur une butte calcaire, sans doute creusée par les différents niveaux d'eau et le cours des rivières en déplacement, les hommes y trouvèrent, au cours de leurs pérégrinations, des habitats et des lieux protégés. Il faut se rappeler que l'homme devait s'opposer aux animaux dans un milieu très verdoyant et boisé. La première trace que nous possédions de l'occupation des terres de Saint-Emilion, par l'homme, date du paléolithique à la période acheuléenne. A cette époque, la vallée de la Dordogne était une voie de circulation facile. Le long de ses bords de nombreuses traces d'occupation humaine ont été découvertes. On retrouve encore des traces humaines, un peu plus tard dans le temps, avec l'époque Magdalénienne, avec la présence de haches de pierre, en particulier dans la grotte de Fongaban. Furent-ils nombreux à vivre en ces lieux? Quelques familles ou quelques individus? La présence de pierres taillées indique une occupation prolongée. Un peu plus tard, au Néolithique, on découvre des objets dans le quartier de Saint-Martin-de-Mazerat. Du temps du bronze ancien, on a découvert une hache plate à bords droits. Bien d'autres traces doivent exister de-ci de-là. Avec ces découvertes, on comprend la suite de l'occupation humaine sur ce territoire. Si le mégalithique n'a pas laissé de trace sur la commune, il faut signaler dans une commune voisine, à Saint-Sulpice-de-Faleyrens, un très beau menhir, fort élégant.

Au début de notre ère, les romains vinrent.

C'est vers 56 av. J.C. que les armées romaines investirent l'Aquitaine, et en deux campagnes, toute la région reconnut le pouvoir de Rome sur les cités et villages. Dès 27 av. J.C. la province semble organisée, mais il faut attendre vers 275 pour que les légions de Valierus Probus soient chargées de défricher toute la région de Cumbis, nom primitif de Saint-Emilion, qui n'est pas sans rapport avec «les combes», ces cavités naturelles du sol. Ces légions avaient deux missions: abattre la végétation trop prolifique et planter de la vigne, avec des cépages Phocéens, en lieu et place des plants sauvages. Les armées romaines séjournèrent, et leur présence est attestée par des pièces de monnaies découvertes en 1766. Elles sont à l'effigie de Valérien, Aurélien et surtout Tétricus, vivants au 3e siècle de notre ère. Tétricus fut empereur des Gaules et il reçut la pourpre impériale à Bordeaux. En 1970, des fouilles dirigées par le professeur Gautier ont permis de mettre à jour un vaste ensemble de 17 salles dont 9 possédaient un sol en mosaïque. Cette vaste villa romaine est située au lieu dit «Le Palat». Aucun monument de surface ne date de cette époque. Par contre il est remarquable que depuis 2000 ans des vignes produisent ce vin qui de tout temps fut déclaré «merveilleux». Un vin dont le nom se confond avec le terroir. A cette période, la vie de Saint-Emilion est illustrée par celle du poète Ausone, que l'on retrouve en bien des points de l'actuelle Gironde. Il possédait un château -simple demeure- à Saint-Emilion et une propriété à Lucaniacus, très proche de la ville. Le sous-sol de la ville contient de très nombreux vestiges fractionnaires: tuiles à rebord, poterie ou mosaïques.

Au Ve siècle, les envahisseurs passent et saccagent

Les mêmes chemins conduisent les mêmes hommes avides de conquêtes. Le fleuve Dordogne avait conduit les préhistoriens, puis les romains. Au Ve siècle, ce sont les armées venant du nord qui s'installent en Aquitaine et en particulier dans la région florissante de Saint-Émilion. On peut citer les Goth, et les Alains. Ils abordaient la région avec un esprit conquérant, s'appropriant tout ce qui est sur leur passage et saccageant le reste. On est au début du Ve siècle. A Saint-Émilion, il y a peu à détruire, mais la région est riche. C'est aussi à cette époque que le christianisme fait des progrès. Quittant les cités urbaines, la religion s'installe dans la campagne. Dès le VIe siècle la doctrine de Saint-Benoît, né au Mont Cassin en 480, se propage et les moines évangélisateurs se déploient sur l'ensemble du monde rural. On ne sait quand ils arrivèrent à Saint-Émilion, mais leur présence est incontestable, dès le VIe siècle. Un autre grand événement sera la venue d'un ermite breton, Émilion, qui recherchait la solitude, après une expérience monastique près de Royan. Attiré par le calme, il découvre la région de Saint-Émilion avec sa forêt et les cavités souterraines de son sol. Il s'y installe et bientôt, des disciples se joignent à lui. Son ermitage devient un centre d'évangélisation, avec l'observation de la règle monastique de Saint-Benoît. Autour de ce lieu de prière, le village s'agrandit et la ville se développe. La cité va bientôt occuper une place de choix sur ces bords de la Dordogne. Émilion meurt au VIIIe siècle et est enterré dans ce qui est actuellement l'église monolithe. La cité prend son nom un peu plus tard, semble-t-il.

Au VIIIe siècle, les Sarrazins passent et détruisent

On suppose qu'en 732, les Sarrazins, ces hordes venant d'Afrique, via l'Espagne, traversèrent la région de Saint-Émilion, elles détruisirent ce qui prenait corps, c'est-à-dire le monastère des Bénédictins. Saccagé, les moines ne purent entreprendre sa reconstitution que lorsque tout danger fut écarté. C'est à-dire après la victoire de PoitiersCharles Martel, au côté duquel on trouve le duc d'Aquitaine Eudes, fut vainqueur, et que les Sarrazins retrouvent le chemin de leur pays. Dès le XIe siècle, les moines relèvent leurs ruines et tentent de retrouver les fondements apostoliques de leur ordre. Durant cette période incertaine, les moines avaient pris des habitudes peu canoniques. C'est aussi à cette époque que le pouvoir civil veut faire sentir son poids en construisant un donjon dans la ville naissante. En 1110, l'évêque de Bordeaux Arnaud Géraud, organise un chapitre de chanoines réguliers, de l'ordre de Saint-Augustin, avec des moines venus du Limousin. La découverte de trésors monétaires, confirme la puissance économique de la ville. On a trouvé dans le cours du siècle, des «tiers de sous d'or» à l'effigie de Pépin sans doute duc d'Aquitaine. La découverte a été faite dans le sol de l'église monolithe. Dans une vigne, on a trouvé un pot d'argile noire contenant plus de 200 pièces «oboles et demi-oboles» de l'époque de Louis-le-Pieux et de Charles-le-Chauve, soit du IXe siècle. Les normands durent saccager cette bourgade, comme bien d'autres cités d'Aquitaine et de France. Le fait n'est pas attesté matériellement. Par contre on apprend par différentes chroniques que les seigneurs voisins provoquèrent des destructions, comme par exemple Olivier de Castillon, qui, en 1080, détruisit et spolia les lieux et biens ecclésiastiques. L'archevêque de Bordeaux dut intervenir, car de plus les règles monastiques s'étaient encore une fois bien relâchées. Le monastère ainsi restauré, le pape Adrien II le dota de revenus glanés dans la région.

Au XIIe siècle Renouveau et développement

Au XIIe siècle, les moines redonnèrent un développement important à la vie religieuse, ce qui s'est accompagné, dans la contrée, par l'édification d'églises. Les moines, quittant l'église souterraine, édifièrent un nouveau sanctuaire, où nous voyons l'église paroissiale actuelle. Une Église romane à une nef, à proximité des remparts, devint la Collégiale. C'est aussi à la même époque que la cité, prenant de l'importance, eut besoin de s'abriter derrière des remparts. Avec 2 kilomètres de fortifications et 6 portes, la cité prenait des allures de forteresse. Chaque porte était défendue par des tours et une défense avancée. L'abbé du monastère possédait des droits sur l'ensemble du territoire. Le grand changement va s'opérer avec le mariage d'Éléonore de Guyenne épousant l'héritier du trône d'Angleterre Henri Plantagenêt, en 1152. Beaucoup de cités voulurent acquérir des droits publics et après bien des demandes, c'est Jean-sans-Peur qui signa le traité de Falaise, accordant à Saint-Émilion le droit d'être commune avec maire et jurats, le 8 juillet 1199. Par cet acte, la cité acquit une autorité administrative, militaire, judiciaire et financière, lui donnant un goût de liberté. Cette période s'accompagne d'un renouveau religieux avec l'installation des Jacobins, et des Cordeliers. En 1205, le Roi de Castille Alphonse VIII, s'avance en Aquitaine jusqu'aux portes de Saint-Emilion. 

La vie au temps des Anglais

Comme nous l'avons dit plus haut, c'est Éléonore de Guyenne qui a apporté dans sa corbeille de mariage, le duché d'Aquitaine à Henri Plantagenêt. Celui-ci devint roi d'Angleterre deux ans après, soit en 1154. De là, date la dualité franco-anglaise qui va se manifester par des combats successifs et des opérations militaires répétées. En 1224, le Roi de France, Louis VIII occupe Saint-Emilion, ayant à ses côtés Savary de Mauléon, seigneur poitevin. Il permet aux habitants de conserver leurs murailles «la clôture» et confirme la charte de 1199. Deux ans après, les anglais sont de nouveau maîtres de la ville. En plus de la ville, sept paroisses sont dévolues avec droits de basse, de moyenne et haute justice. Seuls lui manquent le pouvoir de battre monnaie et le droit de peine de mort. En 1230, les jurats obtiennent la garantie de la libre circulation des vins. Le maire de Saint-Émilion se rend en 1241 à Pons pour y rencontrer le Sénéchal de Gascogne revenu depuis peu d'Angleterre. Plusieurs communes font la même démarche afin d'obtenir aide. En 1243, pour remercier la cité d'être restée fidèle à la couronne d'Angleterre, Henri III vient visiter la ville. En 1289, Édouard 1er octroie de nouveaux privilèges et fixe les limites des faubourgs de la ville. En 1280, l'abbé de Saint-Emilion est élu archevêque de Bordeaux. En 1293, Philippe IV de France reprend la ville. Devant cet état, des commerçants quittent la ville et se retirent à Londres sous la protection anglaise. Ils y resteront jusqu'en 1299. La ville ne fut rendue à la couronne d'Angleterre qu'après la Paix de Paris en 1303. Cette restitution eu lieu dans la Collégiale, en présence du duc de Lincoln. En 1306, le pape Clément V, pape d'Avignon, natif d'Aquitaine, sécularise le corps des chanoines et constitue un chapitre avec à la tête un doyen. Le premier titulaire sera un neveu du pape, Gaillard de Lamothe, nommé quelques années après Cardinal. En 1308, le pape viendra lui-même à Saint-Émilion, à l'occasion d'un voyage en Aquitaine.

XIVe et XVe siècles sanglants

Tout le XIVe siècle est jalonné par des faits semblables, et à chaque changement de gouvernants, si les droits des habitants sont sauvegardés, le patrimoine monumental est en partie détruit. Il faut aussi ajouter que les seigneurs voisins, tels les vicomtes de Castillon, profitent de la faiblesse des villageois pour piller et s'approprier force butin. En 1337, les français reviennent à l'assaut avec Raoul comte d'Eu. Les anglais annexent la ville et soutiennent le siège jusqu'en 1341. En 1377, le comte d'Anjou, assisté d'un chef prestigieux Du Guesclin, occupe une nouvelle fois la ville. Et après chaque attaque les habitants sont obligés de consolider les fortifications. Succès anglais et succès français vont encore se succéder. En 1379, Saint-Emilion devient l'une des filleules de Bordeaux avec cinq autres villes de l'actuel département de la Gironde. Un traité de défense devait être signé avec aide aux petites cités, en cas d'agression. Il faut attendre la bataille de Castillon en 1453 avec la défaite de Talbot, pour que la situation devienne plus calme. Mais hélas! la ville, les commerces et les monuments avaient beaucoup soufferts des combats. Charles VII, roi de France, vainqueur des Anglais, enlève les avantages acquis par les cités libres, afin d'éviter toute reprise d'indépendance. Ce n'est qu'en mai 1456, que Saint-Émilion retrouvera une partie de ses privilèges et des droits pour son commerce. En 1469, les jurats font un constat: «la ville qui avait Deux à Trois mil feux, n'en contient plus que 200» - 90% de perte-. Louis XII approuvera de nouveaux statuts municipaux en 1498. Pour montrer l'importance de Saint-Émilion, il faut souligner qu'en 1501, la peste dévastant Bordeaux, les jurats de la capitale vinrent se réfugier à Saint-Émilion. François 1er confirma en 1515 les libertés communales; ainsi les jurats purent entreprendre la consolidation des fortifications en 1540.

Au temps des luttes protestantes

Saint-Emilion ne fut pas épargnée par les luttes religieuses qui opposèrent catholiques et protestants. Dès 1561, une église réformée existe avec un certain nombre d'adeptes. L'un deux, Arnaud Monier fut condamné au bûcher, avec un jeune homme de Libourne, et brûlé vif à Bordeaux en 1556, pour cause d'hérésie. En 1562, les troupes françaises occupèrent militairement Saint-Émilion et la vallée de la Dordogne, afin d'éviter des débordements protestants. En 1563, les huguenots surprirent la ville et saccagèrent les églises. Dès l'alerte donnée, les moines firent tout pour sauver les biens précieux qu'ils possédaient, en particulier les reliques de Saint-Émilion qu'ils transportèrent à Fronsac. En 1568, ce sont les troupes de Montluc qui investissent le pays et ne quittèrent leur conquête que contre une rançon de 1600 écus. Les années se suivirent et les dévastations causées tant par les catholiques que par les protestants firent toujours autant de préjudices. En 1580, c'est la troupe de Sully qui investit les remparts y occasionnant une brèche. Le nom est resté dans une porte actuelle. Saint-Émilion reconnu Henri de Navarre pour roi, celui-ci confirma les droits et privilèges de la commune. Louis XIII visita Saint-Émilion en 1621. Au long du XVIIIe siècle, la grande préoccupation de la population fut la défense de la liberté municipale, remise en cause par les rois. Dans les cahiers de doléances de 1789 une revendication portait sur l'élection des jurats, en place de la nomination par l'autorité du Roi ou de son Sénéchal.

Au temps de la Révolution

Le seul événement de cette période fut l'affaire Guadet. Élu député à la Convention, mis en minorité par le parti au pouvoir, Elie Guadet sut que sa personne était recherchée pour la guillotine. En septembre 1793, il quitte clandestinement Paris pour la Normandie avant de rejoindre sa famille à Saint-Émilion où il retrouve d'autres exclus de la Convention comme lui: Salles, Louvet, Vlady, Pétion, Buzot, Aubert et Barbaroux. Après des séjours mouvementés dans des soupentes, des greniers ou des cavités souterraines, Guadet est arrêté et conduit le 17 juin à Bordeaux où il fut guillotiné le lendemain. Tous ses amis subirent le même sort, sauf Louvet qui put rejoindre Paris. C'était quelques jours avant le 9 thermidor, avec un peu de chance ils auraient eu la vie sauve. Durant la Révolution, pour sacrifier aux idées nouvelles, la ville prit le nom de « Émilion-La-Montagne ». Depuis ce temps les guerres nationales et mondiales ont fait leurs ravages en hommes. Saint-Émilion reste fier de son passé et de son patrimoine.

De nos jours 

Depuis le début du siècle, il faut noter deux faits marquants très différents. En 1924, le curé d'alors, l'abbé Bergey, très engagé dans la défense des prêtres anciens combattants, se présente aux élections législatives sur la liste dirigée par G. Mandel le bordelais. Il est élu premier avec 3000 voix de plus que le chef de liste. Il sera réélu en 1932. C'est une figure que Saint-Émilion vénère. En 1925, les fêtes des Félibrées se déroulent à Saint-Émilion avec un faste royal, à cette occasion, le curé Bergey donne un sermon en langue gasconne. En 1932, c'est à Saint-Émilion que la première cave coopérative vinicole est créée dans le but d'aider les petits propriétaires dans la commercialisation de leurs récoltes face aux grands Crus. Dans ce même domaine, c'est en 1953 qu'intervînt un nouveau classement des vins, remplaçant celui du siècle dernier. Saint-Emilion, village riche de son patrimoine et de son terroir, sait mettre en valeur ses deux richesses, et si les fortifications n'ont plus guère d'utilité, elles sont présentes pour témoigner du passé. Et de ces remparts on découvre avec plaisir ces pièces de vignes où en octobre il fait bon sentir les vendanges. A chaque saison, Saint-Émilion offre un visage différent qu'il faut savoir savourer et contempler.