Nous empruntons à la plume savante de M. J.-Aug. Brutails, directeur des archives départementales de la Gironde, la description de cette tombe plate découverte il y a quelques années dans un petit étang, au lieu de Cassecrabey, près de Créon (arrondissement de Bordeaux).

Pierre tombale d'Aliénor

« Cette dalle est dans un médiocre état de conservation; elle a été brisée en deux, peut-être par des lavandières qui en ont employé les deux morceaux pour laver le linge. La moitié inférieure est détériorée par en bas; la partie supérieure est écornée par en haut, à droite; la pierre est rongée sur plusieurs points, et l'épitaphe a malheureusement beaucoup souffert. »
La dalle mesure 0m165 d'épaisseur. La face est encadrée d'une double moulure creuse, large de 0m075, taillée dans un épannelage en biseau et qui est d'un excellent effet. Ces moulures ont à peu près disparu aux deux extrémités supérieure et inférieure. Le champ mesure, entre les moulures, 1m56 de long; la largeur est de 0m55 en haut et de 0m30 en bas.
L'effigie est des plus curieuses. Elle représente une femme nue, les mains jointes sur la poitrine. Le milieu du corps, depuis la ceinture jusqu'aux genoux, est dissimulé derrière un écu, chargés de six lions posés 3, 2 et 1. Le dessin, gravé au trait, n'est pas mauvais. Certaines parties, comme les bras, sont même convenablement traitées. Mais ce qui est surtout intéressant dans cette œuvre, c'est que l'artiste ait représenté une personne nue. Le XIIIe siècle n'admettait guère la nudité que pour ces petits corps sans sexe qui figuraient-rame du défunt. Les imagiers de ce temps ne cherchaient pas encore le réalisme que les sculpteurs du XVe siècle rendirent parfois avec tant de puissance. Sur ce point notre ciseleur a fait preuve d'un dédain quelque peu hardi des conventions de son temps : il a dépouillé de tout vêtement la noble femme dont il devait reproduire les traits, et il a même, autant qu'on en puisse juger par certains détails, visé au réalisme. A ce point de vue, la tombe plate de Cassecrabey est un document précieux pour l'histoire de l'art.
On remarquera que, pour les lions des armoiries, l'artiste ne s'est pas contenté d'indiquer d'un trait la silhouette; le lion tout entier est gravé en creux. Sans doute, ce creux était rempli de mastic de couleur et le champ de l'écu était peint. L'épitaphe, dont le début est indiqué par une croix, part de l'angle supérieur gauche. Elle est en jolies majuscules. Voici ce que j'en ai déchiffré. J'ai écrit en italiques les lettres qui sont représentées par un signe abréviatif, et entre crochets celles qui, ayant disparu accidentellement en tout ou en partie, ont pu être reconstituées :

HIC JACE[T A]...... DOM/NI ROT[GERII] DE LIBURNA, MILIT[IS]......
OBIIT QUARTO IDUS OCTOBRIS
ANNO DOMINI M.CC.LXV. ANIMA EJUS REQU[I]ESCAT IN PACE.

Il s'agit probablement d'Aliénor, femme de Roger de Leybourne, lieutenant du roi d'Angleterre. Roger mourut en 1271. Aliénor, fille de Robert de Vipont, était veuve de Roger de Quincy. A la vérité, après l'A initial de son nom, subsiste un trait courbe qui annonce plutôt un C, un E ou un G. Mais cette constatation est vague et incertaine, parce que la pierre est très dégradée sur ce point.
On peut donc admettre que cette dalle a recouvert la sépulture d'
Aliénor de Vipont, femme du lieutenant du Roi, Roger de Leybourne, dont le nom parait présenter avec celui de la ville girondine de Libourne une parenté difficile à préciser. » (Bulletin monumental 1896, 7ème série, tome 1er).
Cette parenté, quoique difficile à préciser,
M. Brutails l'admet donc, nous savons même qu'elle lui paraît incontestable. Telle a été aussi l'opinion de R. Guinodie, de Martial et Jules Delpit. Les ingénieuses étymologies tirées de la situation géographique de notre ville, Ellac-Borna, Islae-Borna, nous semblent tomber du reste, sans contestation possible, si l'on veut bien considérer que le nom de Leyburn apparaît seulement, tout-à-coup, à la fin du XIIIème siècle.
Les armoiries gravées sur la pierre tombale de
Cassecrabey sont bien celles de la famille de Leybourne. (v. The general Armory of England, Scotland, Irelandand Wales, de sir Bernard Burke, Londres 1878). A..... femme de Ratmond de Libourne, morte en 1470, fut enterrée à La Sauve; ses armes étaient six lionceaux posés 3, 2 et 1. (Histoire générale de Courcelles, alliances, t. 3 art. Castillon p. 13). Il est infiniment probable que la tombe d'Aliénor provient également de La Sauve.