Sur la Boucle des Celtes Lussac 2007

A l'extrémité sud-ouest du bois de Picampeau, commune de Lussac, se trouve un curieux monument décrit dans la Revue Historique et Archéologique du Libournais, tome I, p.19 (Abbé Bresque et d.-.A. Garde, « Lussac de Libourne et l'abbaye de taise »). La description suivante est tirée de la Revue H.A.L. 1951 à 53 p.88 à 94.  

La PieRRe à BaSSin de LuSSaC-de-LiBoUrNe

La pierre d'évier ou pierre des martyrs est un énorme bloc de calcaire de six mètres de longueurs sur une largeur maximum de quatre mètres, apparemment détaché du banc de rocher qui forme le plateau de Picampeau. Il est incliné à l'ouest sud-ouest. Dans son milieu et sur la face inclinée qui forme table est creusée une sorte d'auge en forme de trapèze allongé dont les bases espacées de quatre-vingts centimètres mesurent respectivement trente et soixante-deux centimètres. De la petite base un trou circulaire fait communiquer le bassin avec une rigole qui descend jusqu'à l'extrémité de la table. Par dégagement de la pierre, le bassin se trouve entouré d'un fort bourrelé. Aux extrémités est de la table existent deux trous cubiques de quinze à vingt centimètres de côté et dans la partie basse deux trous demi-sphériques.

Rigole de La PieRRe à BaSSin de LuSSaC-de-LiBoUrNe

Dans la Guyenne Historique et Monumentale (1842), Ducourneau signale la pierre des sacrifices de Lussac qu'il prend à tort pour un dolmen ; il donne un dessin tout à fait fantaisiste du monument. Dans l'Histoire de Libourne (1845) Guinodie dit quelques mots de la pierre de Lussac, visiblement inspirés par la monographie de Ducourneau (Guinodie, Histoire de Libourne, 1845, tome III, p. 242.).

Dans le Bulletin de la Société Archéologiquede Bordeaux (Bulletin Société Arch. de Bordeaux, 1876, tome III, p. 55, 56). Léo Drouyn s'attache d'abord à réfuter les dires de Ducourneau et donne à son tour une description inexacte du monument. « Des rigoles plus étroites, partant de la rigole principale se dirigent dans trois sens différents vers un des bords du bloc, une d'elles côtoie le flanc méridional de la cuvette. Un dessin joint à l'article montre bien les trois « pseudo-rigoles » partant de la rigole principale. On se demande comment un archéologue aussi distingué que L. Drouyn, qui nous a laissé des descriptions si complètes de nos vieilles églises romanes et des dessins si exacts de leurs sculptures, a pu induire ses lecteurs en erreur d'une façon si manifeste. En effet, les trois rigoles auxiliaires qui, nous le verrons, ne sont pas des rigoles, ne communiquent pas avec la rigole principale. Le dessin donné par L. Drouyn est tout aussi fantaisiste que celui de Ducourneau.

Nous ne signalerons que pour mémoire la brochure de M. Augey, La destination du mégalithe de Lussac assimilant la pierre à bassin un étalon de mesure de contenance (Edmond Augey, La destination du mégalithe de Lussac, brochure, Féret, Bordeaux, 1943).

Nouvelle étude de la pierre à. bassin de Lussac.

Le 2 mai 1943 nous avons procédé à un nouvel examen de ce monument en compagnie de nos collègues de Sarrau et docteur Bastin de Longueville.

Nous avons constaté l'existence d'une seule rigole écoulant le bassin et, sur la face sud de la table de pierre, la présence de trois sillons (le mot est du docteur Bastin) qui ne communiquent point avec la rigole.

Nous avons alors émis une hypothèse. La partie nord de la table a été aplanie, dégageant nettement le bassin et sa rigole; la partie sud est encore à l'état brut. Les sillons semblent être le résultat d'un travail préparatoire pour faciliter l'enlèvement de copeaux de pierre dans le but d'obtenir un dégagement identique à celui de la partie nord, travail qui ne fut pas continué. Nos collègues ne nous ont pas contredits.

Le docteur Bastin de Longueville fut formel: « Nous sommes en présence d'un monument druidique. »

Considérations qui ont motivé les fouilles. - L'opinion du docteur Bastin de Longueville sur l'utilisation du monument rejoint donc celles de Guinodie et de Ducourneau. Or si l'on dépouille la monographie de Ducourneau des développements romanesques auxquels il s'est complu et qui ont pu faire douter du sérieux de ses affirmations, il demeure que cet auteur a effectué des sondages au pied du monument, que ses fouilles ont livré des tessons de céramique qui attestent l'enfance de l'art (Ducourneau, Guyenne Historique et Monumentale 1842, loure I, p.). Guinodie a confirmé cette découverte : « Des débris de vases antiques ont été trouvé autour d'elle, les prêtres gaulois les employaient sans doute dans les cérémonies (Guinodie, ibidem).

Que Lussac ait été un centre gaulois très actif, nul ne le contestera. Une importante villa gallo-romaine y existait aux Ier et IIème siècles, d'après les vestiges retrouvés (J.-A. Garde, Le gallo-romain au musée de Libourne. Revue Rist. Arch. du Libournais, tome XVI, p. 29 à 32).

On fait généralement dériver le nom de Lussac du patronyme d'un grand propriétaire gallo-romain Luocius, possesseur de la villa. Mais une seconde hypothèse a été formulée d'après laquelle Lussac dériverait de incas et signifierait alors « le lieu du bois sacré ». C'est à un kilomètre de ce bois que le bourg de Lussac a été bâti (hypothèse de Jean Ducasse. Revue Hist. 1 rch. du libournais, tome XIV, p. 86 - 1946).

Enfin, c'est dans la commune limitrophe de Tayac, exactement à 6 km 500 du bourg de Lussac que fut faite, en 1893, la trouvaille retentissante d'un trésor gaulois : torque en or massif (au musée de Bordeaux), 73 lingots, 325 statères ou quarts de statères des peuplades gauloises des Arvernes et des Bellovasques (Dupuch, Revue Libournaise littér. Hist. Artist. Arcltéol., tome 11, 1900, P. 29).

La découverte de Tayac, les données étymologiques sur le nom de Lussac, l'importance du lieu à l'époque gallo-romaine militaient déjà en faveur de l'hypothèse docteur Bastin, Ducourneau, Guinodie. D'autre part des prospections préalables entreprises par nous dans les vignes qui entourent le bois de Picampeau n'avaient donné aucun résultat, pas plus que l'examen des terres rejetées par les lapins de garenne le long du banc de rocher. Il devenait donc évident que si des fouilles exécutées sur la terrasse sise à flanc de coteau, au pied même du monument, donnaient soit de la céramique, soit des silex taillés, soit des objets en bronze ou en fer, nous aurions la quasi-certitude que ces objets se rapporteraient à l'utilisation de la pierre à bassin et pourraient dater le monument.

Telles sont les considérations qui ont provoqué les fouilles dont voici le procès-verbal.

Procès-verbal et fouilles

Ce 6 mai 1949, avec l'autorisation et en présence du propriétaire du terrain, M. Boisdron, demeurant à Lussac, nous soussignés, membres de la Société Historique et Archéologique de Libourne :  

Ducasse Bernard, demeurant à Lussac ; Garde Jean-André, demeurant à Saint-Denis-de-Pile; Magère Raymond, demeurant à Saint-Denis-de-Pile, avons exécuté des fouilles sur la terrasse mesurant 4 mètres x ' mètres, sise au-devant de la pierre à bassin de Picampeau, commune de Lussac, connue sous le nom (la pierre d'évier ou pierre des martyrs.
Une tranchée ouverte clans le prolongement de la rigole du bassin, par des terrassiers sous nos ordres, ne donna aucun résultat, mais perlait d'atteindre le rocher ou un remblai de rochers à quarante centimètres de profondeur.

Avec le consentement de M. Boisdron nous entreprenions alors de vider complètement la terrasse jusqu'à la sole rocheuse et de rejeter la terre dans le déblai après l'avoir criblée.
Ce travail lions permit de ramasser une trentaine de tessons de poterie disséminés sur la terrasse, dont un fragment ornementé avec portion de col de vase rencontré à la plus grande profondeur.
Absence complète de silex taillés ou d'éclats de taille.
La céramique fera l'objet d'une étude spéciale, mais d'un premier examen, nous avons unanimement considéré qu'elle était antérieure à l'époque gallo-
romaine.
Les fouilles terminées nous avons été amenés à observer : que le monument n'est ni un dolmen (absence de supports), ni un menhir renversé, mais uniquem
ent une pierre à bassin.
Qu'une seule rigole écoule les liquides provenant du bassin ainsi que l'ont dit Ducourneau et Guinodie; que les trois rigoles accessoires signalées par Léo Drouyn, toutes sur le côté sud du monument ne sont pas des rigoles, mais des sillons irréguliers - selon l'expression du docteur Bastin de Longueville - creusés dans l'intention évidente d'aplanir cette partie de la table de pierre ainsi 
que cela fut fait pour la partie nord.
Enfin deux trous cubiques creusés aux angles de la partie supérieure de la table semblent d'une époque relativement récente. Par contre, deux trous demi-sphériques creusés dans la partie la plus basse pourraient être contemporains du bassin.
Des signes gravés dans le fond du bassin sont des initiales dues aux soldats -américains qui ont tenu garnison à Lussac en 1918-1919.  

Fait à Lussac-de-Libourne, le 6 mai 1949.  


Examen de la céramique

1° Tessons provenant d'une coupe plate, épaisseur dix millimètres. Pâte noire à l'intérieur, gris-blanchâtre à l'extérieur. Dégraissant composé de grains de quartz et de petits fragments de silex. De la même pâte quelques tessons de six millimètres d'épaisseur.

2° Pâte brun-rougeâtre. Dégraissant composé de sable lin. Dans, ce lot partie inférieure d'une anse de petite dimension, largeur 20 millimètres, épaisseur six millimètres.

3° Tessons divers dont l'un brun sur une face, noir sur l'autre.

4° Neuf tessons de vases peu épais (quatre à cinq millimètres). Pâte blanchâtre, tessons montrant des traces de lissage avec poignée d'herbe. Dégraissant fin et irrégulier.
L'absence d'ornementation dans la poterie de ces quatre catégories rend difficile une classification rigoureuse. La comparaison avec la céramique néolithique si nombreuse au camp du Pétreau et l'absence complète de silex nous font rejeter de cette époque les tessons de Lussac. Le tout est à rapporter à la protohistoire.

5° Mais les fouilles ont précisément donné un fragment de la partie supérieure d'un vase ornementé. Epaisseur six à sept millimètres. Pâte noire à l'intérieur, rouge-brun à l'extérieur. Dégraissant de sable fin. Le col est lissé à l'extérieur et présente un cordon de petits creux ovales. La panse du vase est décorée de nervures longitudinales limées par l'usage, de l'ordre de un millimètre de large, partageant la surface du vase en bandes de quatre millimètres.

Déchelette représente un vase à nervures longitudinales (fig. 677k qu'il situe au second âge du fer - La Têne III).
C'est incontestablement à l'âge du fer que remonte le vase de Lussac et si l'on considère que les Celtes étaient en place en Gaule dès le début de l'âge du fer (Lot) cette poterie appartient bien à l'époq
ue gauloise.
Au cours de l'excursion de la Société en pays Blayais, le 29 mai 1949, nous avons présenté cette pièce au savant archéologue A. Nicole qui, sans hésitation aucune, nous a déclaré: « Cette poterie est gauloise. » Au cours de la présentation en séance M. Ferrier Jean s'est rangé à cette opinion.


CONCLUSION

Des considérations qui ont précédé les fouilles. Des résultats donnés par celles-ci, 

Aussi bien les témoignages écrits sur l'utilisation de ces pierres, depuis l'antiquité à nos jours, abondent. Depuis la Bible où l'on trouve dans le premier livre des Rois « Un jour qu'Adonis immolait des moutons, des bœufs et des veaux gras à la Pierre qui glisse, qui est près de la source du Foulon... », jusqu’au manuel de Saintyves cité plus haut, où nous lisons p. 378: « A Sid-Elkahir (Sud Algérien), les jours de fête et de pèlerinage on sacrifie toujours le bœuf paré de fleurs et de papier doré sur la vieille pierre des sacrifices, avec large bassin circulaire ».
La pierre à bassin de Lussac, monument de l'antiquité unique en Gironde, mérite d'être préservée des injures des inconscients. La question de son classement comme monument historique, qui n'a pas jusqu’'ici été prise en considération par les Beaux-arts doit être reconsidérée à la suite de l'heureux résultat des fouilles effectuées.
On peut considérer la pierre à bassin de Lussac comme une pierre à sacrifice de l'époque gauloise.
Un peu trop vite, semble-t-il, il avait été établi comme axiome que les pierres druidiques avaient disparu avec les derniers romantiques. Il appartenait aux préhistoriens d'en opérer la redécouverte. Au cours de la séance du 10 avril nous avons entretenu nos collègues de plusieurs monuments similaires signalés par le Corpus ou Folklore préhistorique de Saintyves. Marcel Baudoin est là-dessus catégorique : « Les anciens autels n'étaient que des pierres à bassin ».

Jean-André GARDE.

InFo sur la PieRRe à BaSSin de LuSSaC-de-LiBoUrNe