(Extrait d’un recueil photocopié FL LIB 944.7 SAR « page 113 à 120 »

de la médiathèque Municipale Condorcet de Libourne
ou « Revue S.H.A du Libournais 1939-1940»)

Libourne - le tumulus de Condat

SITUATION

Le Tumulus de Condat est situé à une centaine de mètres au sud de l’église dans une prairie en bordure de la route qui, de Libourne, conduit à la Dordogne en face du Port de Génissac. A la place de cette prairie s’étendait il y a quelques années encore une vigne. A une soixantaine de mètres au sud de chevet de l’église, donc entre cette église et le tumulus, une source alimente le bassin d’une ancienne fontaine (au dessous de la niche qui renferme une statue de la Vierge est encastré un fragment de mosaïque en cubes blancs et rouges sur lesquels se détachent en noir les lettres E I D et au dessous N P. Ce fragment n’a point été trouvé sur place : c’est un morceau de pavage d’une basilique constantinienne exhumée à Carthage par le R.P. Delattre et donné par celui-ci à Mr l’abbé Salmon, curé de Condat).

Les jeunes filles vont, paraît-il, y jeter des épingles : si ces épingles se croisent, les jeunes filles sont sûres de se marier dans l’année. De plus, la tradition attache à ses eaux une vertu curative pour les yeux.

Bref, cette source a toujours été l’objet d’une certaine vénération qui s’est maintenue jusqu’à nos jours : pas plus tard qu’en 1933, en effet, la fontaine a été restaurée par les soins d’une famille du pays en reconnaissance d’une guérison inespérée attribuée à la « source miraculeuse ». Le lieu est appelé sur le Plan Cadastral dressé en 1845 « Pont de Condat » ; la situation en est assez remarquable. Le tumulus se trouve, en effet, à peu près au milieu de la base de la boucle que décrit la Dordogne avant d’atteindre Libourne : cette sorte d’isthme mesure 800 mètres ; le tumulus est à 350 mètres de la rivière à l’ouest, et à 450 mètres à l’est.

HISTORIQUE

Ce qui paraît assez surprenant, c’est que le tumulus de Condat n’ait été signalé à peu près par personne : ni par François Daleau dans sa Carte d’Archéologie Préhistorique de Département de la Gironde (1876), ni par G. Loirette dans un inventaire sommaire de L’Époque Celtique en Gironde (1933), ni enfin par J.Ferrier qui, résumant les travaux de ses devanciers, estime dans La Préhistoire en Gironde (1938) que le nombre des tumulus dépasse la centaine dans le département. Les historiens de Libournais, pas plus Guinodie que Souffrain, n’en ont davantage soufflé mot. L’Archiprêtre Latour dans une courte monographie consacrée à Condat n’en parle pas non plus.

Seul, Piganeau en a fait la brève mention suivante dans son Essai de Répertoire Archéologique du Département de la Gironde (1897) : « Tumulus inexploré renfermant probablement les restes des guerriers de 1377 et de 1453 », soit des deux sièges qu’a subis le château de Condat pendant la guerre de Cent-Ans. Nous verrons plus loin ce qu’il faut penser de cette conjecture. Mais il nous paraît nécessaire d’ajouter que là, comme ailleurs, les paysans d’alentour parlent encore de Veau d’or enseveli sous ce tertre. Dirons-nous que cette survivance d’une aussi lointaine tradition nous semble tout de même le gage d’une longue habitation dans ce lieu ?

FORME ET DIMENSIONS

Au surplus, l’aspect du tumulus est suffisamment caractérisé pour avoir légitimé d’y entreprendre des fouilles. La forme en est à peu près circulaire: 41 mètres dans l’axe Est-Ouest, perpendiculaire à la route ; 30 mètres dans l’axe Nord-Sud. La circonférence à la base mesure 130 mètres et au sommet, légèrement aplati, 33 mètres. La hauteur au-dessus du niveau de la prairie est encore de 3 mètres, car des labours successifs l’ont sans doute quelque peu réduite. C’est déjà une petite élévation qui se détache d’autant plus nettement  au-dessus du sol qu’elle est isolée et que le pays environnant, tout en palus, est plat. En général, les tumulus sont, au contraire, groupés. A La Brède, par exemple, ils sont au nombre de 9, de dimensions très inégales : leur diamètre varie de 6 à 20 mètres et leur hauteur se tient entre 50 centimètres et 3 mètre ; de même les buttes de Queyrac-Vendays, dans le Bas-Médoc, sont au nombre de 18: elles ont de 15 à 30 mètres de diamètres et de 2 à 3 mètres de hauteur.

C’est le mardi 19 mars 1940 à 09 heures, qu’était donné le premier coup de pioche dans le tumulus de Condat. Comme le conseille le Manuel de Recherches Préhistoriques, le tumulus a été attaqué par le Sud dans une tranchée de 1,40 mètre de large. Les travaux devaient durer du 19 au 23 mars et furent repris les 29 et 30 mars.

STATIGRAPHIE

Nous avons rencontré trois couches de terrain : une terre végétale superficielle d’une épaisseur moyenne de 0,10 cm, de l’argile grise avec traces ferrugineuses, homogène, compacte, terre forte très difficile à travailler, impossible à tamiser, parsemée de galets de la rivière. Cette couche atteint une épaisseur de 1,25 mètre puis de l’argile brune, plus friable, plus humide aussi, rencontrée jusqu’à la profondeur maximal à laquelle nous sommes parvenus, soit 3,30 mètres, profondeur à laquelle nous avons d’ailleurs trouvé la nappe d’eau, soit 30 centimètresau-dessous du niveau de la prairie et donc de la basse du tumulus. Nous n’avons pas pu aller au-delà. Ajoutons que cette couche d’argile brune se retrouve en profondeur à peu de distance de la surface de la prairie, ce qui tend bien à prouver que le tumulus a été constitué avec de la terre rapportée.

TROUVAILLES

Les découvertes n’ont point répondu à notre attente:

A 1,60 mètre de profondeur et à 5,40 mètres du centre, un fragment de poterie grossière, de 0,013 d’épaisseur, qui ne semble pas faite au tour, d’une pâte rouge au dehors, et brun-noir au dedans, mal cuite, trop dure toutefois pour être néolithique. Inutile de dire que cette découverte le second jour des fouilles nous avait donné grands espoir, ainsi que des traces charbonneuses qui n’étaient que des racines de vigne décomposées à l’abri de l’air.

Au centre, à partir de la profondeur de 2,25 mètres et jusqu’au fond, des débris gallo-romains consistant en tuiles à rebord et tuiles creuses, toutes en morceaux, de différentes couleurs et de différentes qualités, plutôt grossières. Au total une trentaine de fragments dans 10m3 de terre : il y en a peu de semblables. Ils ont été trouvés pêle-mêle, dans tous les sens, enrobés dans l’argile.

Divers fragments de poteries gallo-romaines, plus ou moins fines, provenant de débris de vases communs, en particulier un morceau de grande amphore ou de dolium, épais de 0,02 en moyenne.

Bref, cela ne paraît offrir rien de bien remarquable, car des débris de ce genre, on en trouve partout : nous en avons trouvé dans deux trous pratiqués au hasard dans la prairie à la base du tumulus et Mme de Molaing m’a confirmé qu’on en avait trouvé également en défonçant les jardins du château de Condat. Mais, pour n’avoir rien à nous reprocher, nous avons dépassé le centre du tumulus de 2 mètres environ dans toutes les directions et nous n’avons toujours que des débris de tuiles ; nous en avons même trouvé dans l’eau.

CONCLUSIONS

Ces résultats ne paraissent pas suffisants pour autoriser une conclusion précise. Ne voulant considérer que le certain édifié sur des constatations positives, voici ce que nous sommes en mesure d’affirmer :

Le Tumulus a été manifestement édifié avec de la terre rapportée, il a été édifié postérieurement à l’époque gallo-romaine ou même dès cette époque, l’opinion de Piganeau paraît controuvée, car si des guerriers avaient été ensevelis dans le tumulus au XIVe siècle, on n’eût point manqué d’y trouver des armes et des ossements.

HYPOTHESES

Alors, à quelle époque et dans quel but aurait été édifié le tumulus, si tumulus il y a ? C’est bien ce qui nous échappe.

Certains pensent que cette butte a pu être élevée pour rompre la force du courant d’inondation, venant par l’Est,

d’amont vers l’aval, et souvent très puissante en cet endroit. Il n’est pas rare que l’eau recouvre la palus de Condat et arrive jusqu’au presbytère. Précisément, en raison de ce danger, il semble qu’à une époque plus récente, on eût plutôt édifié une véritable digue.

Est-il possible d’y voir une motte de défense en avant du château et en liaison avec celui-ci ? Le tumulus paraît bien bas et bien petit pour avoir rempli cet office.

Rappelons enfin qu’à Condat on a souvent entendu dire par les vieux que «  le tertre » remontait au temps des Anglais. Il est vrai que c’est là une expression courante chez les paysans de la Gironde pour dater un monument ancien. La légende concernant le tumulus, aujourd’hui détruit, de Peychez, à Villegouge, nous paraît bien significative à cet égard. Ne raconte-t-on pas, en effet, que ce tumulus « aurait été construit en une nuit par les femmes des Anglais qui portèrent la terre dans leurs tabliers, afin d’établir des pièces d’artillerie pour tirer sur l’église » ? Nous ne croyons pas qu’il faille attacher à cette tradition plus d’importance qu’elle n’en a, bien qu’elle ait paru fort intéressante à François Daleau qui l’a retrouvée non seulement en Gironde, mais en Charente et Charente-Inférieure, en Dordogne, dans le Tarn et la Vienne.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les faits suivant que nous croyons utile de verser au débat. Par lettre en date du 07 juin 1335, Édouard III, Roi d’Angleterre, faisant don à Amanieu du Foussat de la terre de Condat pour une valeur de 100 livres sterl. « a luy cédée par le roi pour l’indemniser des pertes qu’il avait faites pendant la guerre ». Vingt ans plus tard, par de nouvelles lettres datées de 10 février 1355, Édouard III permettait à Amanieu du Foussat de bâtir un fort dans sa terre de Condat à la charge de le remettre aus mains du roi quand il en serait requis. Comme ont pourrait être tenté de voir dans le tumulus de Condat la base de ce fort, nous ferons observer que la butte est de dimensions bien modestes pour avoir convenu à cette destination, sans compter que, dans ce cas, les fouilles eussent bien permis de découvrir quelques vestiges de ces substructions, à moins que ce fort n’ait été qu’une simple tour en bois. C’est peu vraisemblable. Il y a donc tout lieu de penser que le fort d’Amanieu du Foussat doit être cherché ailleurs (peut-être dans la propriété de Mme de Molaing où « on a mis à nu, il y a un certain nombre d’années, plusieurs toises de fortes murailles ».

En tous cas, il semble difficile de voir dans le tumulus de Condat une sépulture néolithique ou de l’âge du bronze, violée à l’époque romaine et remplie de débris jetés en désordre, car on devrait alors y trouver d’avantages de débris, sinon quelque trace de construction ou de squelette : on n’eût, en effet, volé que les objets précieux. Cette dernière hypothèse semble procéder du roman.

Dans ces conditions, la seule chose que l’on soit en mesure d’affirmer avec certitude, c’est que le problème reste presque entier.

REMERCIEMENTS

Assurément, tout cela est assez décevant et on comprend fort bien, suivant l’expression de J.Ferrier, que les préhistoriens girondins « boudent à la tâches » en ce qui concerne les tumulus. Nous eussions sans doute fait comme eux, si nous n’avions trouvé chez tous et chacun un concours empressé qui nous a permis d’économiser temps, fatigue et… argent. Nous remercions donc tout particulièrement Mme Fourcaud-Laussac, propriétaire, Mr Feyzeau, métayer, qui nous ont donné les autorisations nécessaires pour fouiller. Mr le principal du Collège, qui a bien voulu s’entremettre auprès de Mr le Comandant d’Armes Joly pour obtenir le personnel indispensable, Mr l’abbé Salmon, curé de Condat, qui, par son amabilité coutumière, a tout rendu facile. Nous ne saurions oublier non plus l’équipe de travailleurs allemands qui s’est attelée à la besogna avec un soin et une diligence dignes de tous les éloges. Enfin, nous manquions à notre devoir si nous passions sous silence l’aide efficace apportée par la Société Archéologique du Libournais, son dévoué Président et son benjamin, René Möller.

Ainsi, grâce à la collaboration de tous, il y a un tumulus de moins à fouiller.

Henry de Sarrau.

Tumulus de Condat (2006)

Tumulus de Condat (2006)

Le Tumulus de nos jours...

...et une p'tite trouvaille pour le commentaire

qui a été posté sur l'histoire du terrain du tumulus

transformé en parcours de santé (photo 1989)

Parcours de santé Condat - Magazine info Libourne 1989