15 février 2007
LeS GRoTTeS De FeRRaND
Le terroir de Saint-Emilion abrite de nombreuses et inestimables manifestations de l'art et de l'activité des hommes qui, à toutes les époques, ont apporté à la ville et sa région son lot de monuments.
Mais il en est un qui reste ignoré du public et qui mérite d'être connu. L'historien qui révéla ce site ne fut autre qu'Emilien Piganeau. Il est paru depuis plusieurs publications apportant une vision très différente des grottes, de leur auteur, de leur finalité. Cette étude sommaire qui n'apportera rien de fondamentalement nouveau sur le sujet, a seulement pour objet d'offrir une synthèse des recherches déjà publiées. Enfin, j'essayerai, tout en recherchant ce qu'il faut garder de chaque auteur (et ce qu'il faut rejeter), de déterminer ce qui paraît le plus probable quant à « l'énigme Ferrand ».
C'est l’un des monuments les plus remarquables de la Juridiction de Saint-Emilion, un ensemble architectural fascinant, creusé face au midi dans une corniche calcaire qui domine la vallée de la Dordogne. Alternance du cercle et du carré, couloirs et autels cruciformes, salles en fer à cheval, loge ovoïde. C’est un univers poétique et sacré, envoûtant qui suscite maintes interrogations.
DESCRIPTION
Le souterrain de Ferrand se trouve sur la propriété de « Château Ferrand », commune de Saint-Hippolyte, à trois kilomètres au sud-est de Saint-Emilion. Exposées au midi, les grottes ont été creusées au flanc du coteau calcaire, dominant ainsi la vallée de Saint-Laurent-des-Combes. Le site comporte trois niveaux:
- une partie haute, issue du plateau naturel où s'amorce un escalier d'accès,
- une terrasse principale d'une largeur moyenne de huit mètres, permettant l'entrée dans les diverses grottes,
- une partie basse où a été réalisé un bassin qu'alimente une source.
L'ouvrage, que l'on peut diviser en trois parties, est en fait composé d'un ensemble de cavités taillées de main d'homme dans la roche sur plus de 100 mètres.
La partie occidentale est composée de trois salles rectangulaires indépendantes. Celle de gauche n'a rien de spécifique, mais la seconde est cruciforme. Quant à celle de droite, elle est bordée de bancs taillés dans le roc.
La partie orientale comporte elle aussi trois salles: deux d'entre elles sont ovales (dans l'une d'elles sont creusées sept niches). La troisième, carrée, donne accès à une galerie de 33 mètres qui, avec la salle carrée, communique avec l'extérieur par neuf couloirs perpendiculaires.
La grande galerie imitant la galerie des glaces du château de Versailles.
La partie centrale, appelée le « labyrinthe », est la plus curieuse. Son plan, complexe, est composé de galeries qui s'entrecroisent. Le long couloir (
HISTORIQUE
La première question qui vient à l'esprit lorsque l'on découvre ce site, à savoir quel en est l'auteur, on trouve une réponse immédiate à la lecture du testament d'Elie de Bétoulaud (A.D.G. 3 E 13.108 fol. 16 et suite (1705) - codicille 3 E 13.108 (1708) fol. 8 ou dans le bulletin de la Société des Archives Historiques de la Gironde, tome XIX, n° 164, Bordeaux, 1879, p. 386.):
"Je veux et entens aussy que mes héritiers et successeurs quy possèderont ma maison et seigneurie de Sainct Poly, près de Saint-Emilion, soient tenus d'employer tous les ans la somme de trente livres pour la propreté et J’entretiens des grottes magnifiques que j’ay faites creusées comme monuments éternels de la gloire du roy Louis le Grand, dans les rochers qui sont près de ladite maison..."
Elie de Bétoulaud (1637-1709) (ROQUETIE-BUISSSON (Vicomte de), Elie de Bétoulaud, Bordeaux, Imprimerie Gounouilhou, 1908) appartenait au milieu bordelais de la noblesse de robe et était lui-même avocat. Il se disait poète et fréquentait les milieux précieux parisiens. Il est à compter parmi les amis sincères de Mlle de Scudéry, dont il reçut estime et affection. Il partageait sa vie entre ses deux propriétés de Saint-Hippolyte, Bordeaux et la capitale où il côtoyait la cour. Ami de Conrart, Segrais, Fléchier, Mascaron, Chapelain, il connaît le confesseur de Louis XIV, le Père Lachaise, et la duchesse de Lorraine, à qui il a dédié des épîtres. Il prit parti pour Fouquet lors de son arrestation et pleure la mort de Pellisson.
Outre 1'«édification» de grottes comme hommage à la gloire d'un Roi, les manifestations de l'originalité de Bétoulaud ne manquent pas. Dans son testament toujours: "Comme (..) je souhaiterois de ranimer dans ma patrie l'amour presque éteint des belles lettres et quy ny ont este guere cultivées que par l'illustre Paulin, par le fameux Ausone, par Michel de Montagne et par Moy, je donne et lègue pour tous les ans, à perpétuité, une bague de diaments de la valeur de trente pistoles à celuy ou celle qui né ou née à Bordeaux ou dans toute J'ancienne sénéchaussée de Guyenne, aura au jugement de Messieurs de l'Académie françoise de Paris, composé à la louange d'une des plus belles actions de ce grand Roy, la plus belle pièce de poésie françoise..."
Nous avons dans ses écrits de nombreuses traces de son excentricité, qui, par endroit, peut paraître visionnaire. Il aurait bien vu en Bordeaux la capitale d'un seul royaume composé de la France et de l'Espagne par l'union des trônes. Le plan de la ville nouvelle qu'il décrit recoupe par bien des aspects ce que les intendants de Guyenne feront plus tard de Bordeaux.
Mais tous les rêves poétiques de Damon (Bétoulaud) se concrétisent dans cette entreprise extravagante que sont les grottes. Voici ce à quoi elles ressemblaient tel que nous l'apprend l'opuscule de Bétoulaud intitulé: « Description des grottes ou du labyrinthe de Damon » (Signalons que cet opuscule a été perdu depuis. Nous devons donc croire en la justesse des propos du Vicomte de Roquette-Buisson.)
"En sortant de la maison de Damon, qui est sur un costeau fort élevé, on passe dans un parterre en terrasse dont la vue, qui forme un quart de cercle, est parfaitement belle par les différents objets qui la composent. De ce parterre, on passe dans un bois de chesnes dont les allées forment un berceau fort exhaussé; du bois dans une longue allée à hautes palissades de charmes, et du milieu de cette allée dans une autre, au bout de laquelle on trouve une petite terrasse ballustrée en demi-rond, d'où J'on descend à droite et à gauche par deux routes ménagées entre les rochers et des arbres verts qui forment une manière de fer à cheval et qui conduisent, de chaque côté, par une pente fort douce et quelques marches fort commodes, à une grotte fort grande et fort claire".
On découvre ainsi "l'agréable vue d'une grande et belle plaine, meslée de terres, couverte de blés, de vignes, de bois, de prairies, de villages, de châteaux, de plusieurs tours et détours de la Dordogne", tout cela se terminant "par les beaux costeaux des pays d'entre-deux-mers, ce qui forme une espèce de vaste théâtre de cinq à six lieues (20 à 25 km) de tour".
De cette première grotte, on passe de plain-pied sur une autre terrasse jadis balustrée comme la première et de chaque côté de laquelle Bétoulaud avait créé deux cabinets de verdure à grands piliers de pierre joints par des barreaux de bois peints et formant deux ovales garnis d'orangers.
Au-dessous de la terrasse, s'étendait une vaste pièce d'eau alimentée par une source toujours claire, toujours pure, sourdant d'un rocher qui surplombait. Dans cette pièce d'eau, Damon fit rouler du haut du coteau de grosses roches qui en formaient le pourtour "ce qui avec le lierre qui s’y est meslé en quelques endroits, donne à ce lieu un air très agréable quoique sauvage en quelque façon".
De chaque côté d'une deuxième terrasse, quatre marches conduisaient à droite et à gauche à deux portes de fer grillées derrière lesquelles s'étendait avec symétrie le labyrinthe. Deux galeries hautes de huit pieds (
Plus loin, se trouvait une petite pièce ronde pour quatre ou cinq personnes, ornée de coquillages et de branches de corail, et dont la corniche était garnie "de limaçons d'Orient, de coquilles tigrées et de coupes de marbre serpentin, d'albâtre, de nacre, de cristal et de porcelaine". C'était là le cabinet et le salon dédié à Sapho (Mlle de Scudéry). Sans aucun doute, Bétoulaud espérait-il y recevoir sa fidèle amie. Mais rien ne permet de penser que ce rêve se réalisa. Mlle de Scudéry n'abandonna pas les rives de la Seine, tout en se montrant fort sensible à cette galanterie, ainsi qu'en témoignent plusieurs de ses madrigaux. Dans l'un d'eux, elle rapporte l'existence de volières dont ne parle pas Damon : "Il y a mesme de petites volières ménagées dans le roc à l'ouverture des fenêtres, remplies de sérins qui font un concert délicieux" (SCUDERY (Mlle de), Nouvelles conversations de morale, Paris, Imprimerie du Roy, 1688.)
Le grand roy avait lui aussi sa chapelle en ce rustique rocher; la gauche du labyrinthe était entièrement consacrée à son culte, "à cause de la beauté du rocher". Avec ses pilastres, le salon qui y était aménagé en son milieu "a, nous dit-il, l'air d'un petit temple et la lumière qui le pénètre par une fenêtre carrée, se condense au fond par un ovale de quatre pieds (
Cet ensemble ne parut pas suffisant à Damon et il imagina, à la louange de Louis XIV, un suprême et dernier effort. Si on pénètre, en effet, jusqu'à l'une des extrémités des deux premières galeries, on trouve un couloir intérieur unissant l'une à l'autre, les deux parties du labyrinthe (c'est le couloir d'entrée actuelle). Les deux parois extrêmes en sont percées de trous réguliers, formant par leurs entrelacs des L majuscules entrelacés. Ces petites ouvertures communiquent avec le fond latéral des deux galeries extrêmes du labyrinthe et la lumière pénètre par ces trous dans le couloir intérieur. "Elle éclaire, nous dit alors Damon, ces trois chiffres lumineux du nom du Grand Roy qui semblent estre composés d'étoiles brillantes ou de flammes de feu quand le soleil donne sur les fenêtres des grottes, effet surprenant et admirable". D'aucun nomment, ce dispositif "le confessionnal" donnant ainsi une destinée pieuse à une flatterie profane.
D'autre part, deux inscriptions rappellent les desseins de Damon. Sur la porte du labyrinthe de Sapho, on lit : « ET MUSIS ET OTIO » (Aux muses et aux loisirs). Sur l'autre: « ET VIRT. AETERN. LUDOVICI MAGNI » (A la vertu éternelle de Louis le Grand) pour témoigner, dit Bétoulaud, "que ce lieu est consacré à la vertu éternelle de Louis le Grand, aux muses et au loisir, afin qu'on y célèbre toujours en paix la gloire de ce héros."
Outre la grotte lyrique (parce que faite en forme de lyre) et diverses salles que l'on garnissait d'orangers et de jasmins d'Espagne, Damon créa une longue galerie qui, telle un cloître, ouvre en plein roc ses larges arcades sur la plaine de la Dordogne et "ce qui rend cette galerie très agréable, c'est qu'estant tout à fait libre en été, elle sert d'une riante et spacieuse promenade et qu'on y met des deux côtés, durant l'hivers, deux rangs de grands orangers entrelacés de divers pots de jasmins d'Espagne, de lauriers roses et autres fleurs qui craignent le froid... "
Joignez à cet ensemble de belles carpes qui viennent se disputer le pain qu'on leur jette dans la pièce d'eau et sur le haut du rocher "un petit bois charmant coupé confusément de petites routes tournoiantes".
Tout cela, il faut en convenir, justifiait presque la joie orgueilleuse que manifeste Bétoulaud en nous décrivant les grottes de Ferrand. "On est surtout obligé d'avouer, dit-il en terminant, qu'il a fallu beaucoup de travail, beaucoup de dépenses, beaucoup d'application et beaucoup de temps pour achever un si grand ouvrage dans un rocher qui était, en certains endroits, aussi dur que le fer même, mais Louis le Grand a tout fait surmonter et Damon a cru qu'il ne vivrait ni ne mourrait content s'il ne marquait par quelque chose d'éternel, son zèle et son admiration pour le plus grand des Rois".
L'entretien des grottes après la mort de Bétoulaud fut peu ou mal exécuté. Les propriétaires, émigrant à la Révolution, négligeront cette tâche à leur retour. Rien ne subsiste plus de ces délicatesses maniérées et surannées que Damon, sans se lasser, admirait. Le rocher est devenu aussi rustique que jadis; ainsi, la nature reprit-elle ses droits.
La question du modèle auquel a pu se référer Elie de Béthoulaud n'avait jusqu'alors pas eu de réponse. Marc Favreau y répond en partie et avance une hypothèse qui est d'autant plus digne d'intérêt qu'elle est à mon avis pertinente (FAVREAU (M.), Les Jardins de Gironde au XVIIe siècle, Mémoire de D.E.A. d'Histoire de l'Art moderne et contemporain, Université de Bordeaux III, 1990.) : "Il suffit de se replonger dans certaines grandes œuvres du XVIIe siècle, pour comprendre pourquoi ces grottes ont été creusées. L’Astrée influence fortement l'aristocratie européenne du XVIIe siècle. Ce roman-fleuve, vaste poème lyrique, descriptif et dramatique où l'amour apparaît sous toutes ses formes, raconte l'histoire de la Gaule au Ve siècle après J.-C."
Dans toute l'Europe, des groupes se constituent afin de faire revivre ces aventures romanesques. "Parfois, les lecteurs du roman prennent plaisir à se substituer en imagination à leurs héros, à rêver une vie à l'image de la leur et à se divertir quelques instants en portant leurs noms évocateurs, en tenant leurs rôles et en partageant leurs peines et leurs enthousiasmes. On joue le personnage de d'Urfé dans le parc et dans les jardins, près des grottes artificielles, des bosquets ombreux et des fontaines limpides" (LA THUILLIÈRE (R.), La Préciosité, Genève, 1966, p. 328) « Ainsi, il est fort possible que Bétoulaud, accompagné d'amis, se soit promené à Ferrand, habillé en berger ou en druide » (M. Favreau).
Or, il est certain que Bétoulaud a lu l'Astrée. Le Vicomte de Roquette-Buisson affirme même que la lecture de cet ouvrage a marqué notre homme. Il existe d'ailleurs dans l'Astrée plusieurs Damon. L'un, héros de l'Aquitaine, est chevalier et a pour fonction principale de combattre et d'aimer.
Il est dans l'ouvrage d'Honoré d'Urfé, un passage transposable à Ferrand: "...on entroit dans le jardin agencé de toutes les raretez que le lieu pouvait permettre, fut en fontaines et parterres, fut en allées et ombrages (...). Au sortir de ce lieu, on entroit dans un grand bois de diverses sortes d'arbres, dont un quaré estait de coudriers, qui tous ensemble faisoient si gracieux dédale (...). Assez près de là, dans un autre quaré, estoit la fontaine de l’Amour, source à la vérité merveilleuse (...). A J'autrequaré, estait la caverne de Daman et de Fortune, et au dernier, J'antre de la Vieille Mandrague(...). Outre que par tout le reste du bois, il y avait plusieurs autres diverses grottes si bien contrefaites au naturel que J'œil trompait bien souvent le jugement" (URFE (H. d'), L'Astrée, tome I, Lyon, Masson, 1926, p. 37.)
D'Urfé décrit plus loin ces grottes plus précisément: « L'entrée estait fort haute et spacieuse aux deux costez, au lieu de piliers, estoient deux termes (Pan et Syringue) qui sur leur teste, soustenoient les hauts de la voulte du portail (...), (et) estaient fort industrieusement revestus de petites pierres de diverses couleurs (...). Le tour de la porte estoit par le dehors à la rustique, et pendèrent des festons de coquilles rattachez en quatre endroits finissant auprès de la teste des deux termes. Le dedans de la voulte estoit en pointe de rocher, qui semblait en plusieurs lieux dégoutter desalpestre (...). Ce lieu tant par dehors que par dedans, estoit enrichy d'un grand nombre de statues, qui enfoncées dans les niches, faisaient diverses fontaines et touttes représentaient quelque effet de la puissance d’Amour". On découvre à nouveau combien les similitudes avec Ferrand sont nombreuses.
Plus loin, Marc Favreau propose: "La galerie aurait accueilli les orangers du labyrinthe et serait une serre, conçue peut-être d'après les théories de la Quintinie" (QUINTINIE (J. de la), le Parfait jardinier, Paris, 1695)
L'ÉNIGME FERRAND
Parler d'énigme quant aux grottes de Ferrand est inattendu. Cependant, une étude sur le site serait incomplète sans rendre compte de la littérature fantasmagorique qui aborde la question.
M. Michel Audouin n'hésite pas à affirmer (AUDOUIN (J.M.), Les Grottes de Ferrand, Opuscule n° 5 du Club de Recherches et d'Exploration Souterraines, 1984) que « Ferrand n'a pas une histoire mais des histoires, L'invisible aux yeux y est plus présent qu'il n’y paraît, c'est un lieu de connaissance et de savoir, chaque pierre et chaque mur valent plus que des livres ». « Aux forces de l'invisible, monument d'une technologie ignorée, Ferrand sait donner, lorsqu'il le faut, toute sa magnificence. »
Le ton est donné! Toutes les extrapolations sont alors possibles. M. Gérard de Sede (SEDE (G. de), Saint-Emilion insolite, Bordeaux, Imprimerie Pujot, 1980), affirme que Bétoulaud n'a point fait creuser les grottes: "Mais si, en disant qu'il les a fait (sic) creuser, il a voulu nous faire croire qu'elles n'existaient point avant lui, alors, il s'est vanté, manifestant, comme d'habitude, sa mégalomanie".
L'auteur fait remarquer que "Naguère, les habitants du pays appelaient d'ailleurs les grottes de Ferrand Grottes des druides", tout en rapportant une phrase de l'article de Piganeau en la déformant dans le sens de son propos.
M. de Sede pense que "le nom des grottes que nous venons de décrire provient d'un nom de personne". Puis il nous rapporte que "Ferrand, culdée écossais (qui) passa les dernières années de sa vie dans une grotte d’Aquitaine" (SEDE (G. de), Saint-Emilion insolite, Bordeaux, Imprimerie Pujot, 1980), tout en proposant l'hypothèse de René Guénon: "Il n’y a rien d'invraisemblable à ce qu'il y ait eu derrière l'Eglise culdéenne un ordre non plus religieux mais initiatique". Ce qui conduit à l'hypothèse suivante: "La grotte de Ferrand est-elle ainsi nommée parce que ce fut celle où l'ermite culdéen Ferrand finit ses jours ?"
Ferrand devient ainsi « un ancien lieu d'initiation» orné des principaux symboles maçonniques: « chaire », « étoile flamboyante », « acacia », « pierre cubique ». "Si ces grottes avaient été consacrées par les druides, il ne serait pas étonnant que l'ermite culdéen de Ferrand les ait choisies pour retraite. Puis, les siècles ayant passé mais la tradition demeurant, les grottes de Ferrand durent servir de lieu d'initiation à des francs-maçons de rite écossais".
Cette thèse fantaisiste a eu un certain crédit puisqu'elle est sympathique à M. Michel Audoin et qu'un journaliste l'a relatée (DEMPSTER, Histoire ecclésiastique d'Ecosse, 1628). Ce dernier ne présente pas même Bétoulaud comme un hypothétique constructeur des grottes. Il réactualise le problème et se demande si l'on n'y pratiquerait pas encore "à l'écart des curieux une magie venue du fond des âges."
Cette thèse fantaisiste rassemble tous les lieux communs de la littérature fantasmagorique: druidisme, ésotérisme, franc-maçonnerie... et c'est regrettable, Reste cependant que le problème posé de l'existence hypothétique de quelque cavité ou souterrain antérieur à 1'« édification» des grottes est intéressant. Stéphane Rousseau (Article de D. TERS dans le journal Sud-Ouest du 11 août 1983) précise que "certains détails font croire à l'existence d'un souterrain antérieur à l'époque du creusement du labyrinthe. Ainsi, par exemple, une galerie ovoïde (voir schémas), de largeur d'homme, creusée en diagonale nord/sud, et qui débouche sur l'extérieur". (Dans l'axe du bassin d'eau). Bétoulaud lui-même ne disait-il pas dans un recueil poétique que l'''on trouvait, au bas d'un creux mal ébauché, des sauvages Sylvains un asile caché."
L'occupation du lieu semble ancienne. Témoins ces trouvailles archéologiques faites au bas de la colline au siècle dernier: une sépulture d'enfant contenant une agrafe wisigothe, et préhistorique: des grattoirs, lames et outils divers en silex probablement de l'Aurignacien trouvés en 1950 sur le site et exposés au musée de Saint-Emilion.
Il est d'autre part vraisemblable que les grottes aient eu une quelconque utilisation après la mort du poète Bétoulaud. Je pense à cette inscription latine gravée dans la pierre: « OLIM ET MUSIC ET OTIO, NUNC AMORI ET VENERI » (Autrefois, on cultivait ici les loisirs et les muses; on honore à présent l'amour et Vénus).
CONCLUSION
Nous découvrons en définitive que chaque auteur a un certain mérite. Emilien Piganeau a eu celui de « révéler » le site. Sans le Vicomte de Roquette-Buisson, nous ne connaîtrions que partiellement les grottes telles que Bétoulaud les a conçues. Son témoignage a d'autant plus de valeur que sa source a depuis disparu. Vient ensuite chronologiquement Gérard de Sede, dont les propos, malgré tout sympathiques, ont contribué par une relative diffusion à faire connaître Ferrand. Quant à Michel Audouin, celui-ci a, avec le C.R.E.S., pratiqué sur le terrain de remarquables relevés topographiques. Restent les deux dernières publications: celle de Marc Favreau et de Stéphane Rousseau. Malgré les précédentes publications citées, ils ont su faire progresser la connaissance du site, et, pour la première fois, un article concernant Ferrand a dépassé le cadre régional.
Enfin, tous ont été séduits par ce monument qui se dégrade lentement et qui, d'aucun l'ont signalé, nécessite une sauvegarde. En effet, le calcaire s'effrite de façon inégale en divers endroits et les racines des arbres font par ailleurs éclater la roche.
(Il est a signaler également que d'autres grottes, sous la végétation, sont présente dans les environs - 500 mètres non loin de là - comme nous le montre la photos ci-dessous)
25 février 2007
La PieRRe à BaSSin de LuSSaC-de-LiBoUrNe
A l'extrémité sud-ouest du bois de Picampeau, commune de Lussac, se trouve un curieux monument décrit dans la Revue Historique et Archéologique du Libournais, tome I, p.19 (Abbé Bresque et d.-.A. Garde, « Lussac de Libourne et l'abbaye de taise »). La description suivante est tirée de la Revue H.A.L. 1951 à 53 p.88 à 94.
La pierre d'évier ou pierre des martyrs est un énorme bloc de calcaire de six mètres de longueurs sur une largeur maximum de quatre mètres, apparemment détaché du banc de rocher qui forme le plateau de Picampeau. Il est incliné à l'ouest sud-ouest. Dans son milieu et sur la face inclinée qui forme table est creusée une sorte d'auge en forme de trapèze allongé dont les bases espacées de quatre-vingts centimètres mesurent respectivement trente et soixante-deux centimètres. De la petite base un trou circulaire fait communiquer le bassin avec une rigole qui descend jusqu'à l'extrémité de la table. Par dégagement de la pierre, le bassin se trouve entouré d'un fort bourrelé. Aux extrémités est de la table existent deux trous cubiques de quinze à vingt centimètres de côté et dans la partie basse deux trous demi-sphériques.
Dans la Guyenne Historique et Monumentale (1842), Ducourneau signale la pierre des sacrifices de Lussac qu'il prend à tort pour un dolmen ; il donne un dessin tout à fait fantaisiste du monument. Dans l'Histoire de Libourne (1845) Guinodie dit quelques mots de la pierre de Lussac, visiblement inspirés par la monographie de Ducourneau (Guinodie, Histoire de Libourne, 1845, tome III, p. 242.).
Dans le Bulletin de la Société Archéologiquede Bordeaux (Bulletin Société Arch. de Bordeaux, 1876, tome III, p. 55, 56). Léo Drouyn s'attache d'abord à réfuter les dires de Ducourneau et donne à son tour une description inexacte du monument. « Des rigoles plus étroites, partant de la rigole principale se dirigent dans trois sens différents vers un des bords du bloc, une d'elles côtoie le flanc méridional de la cuvette. Un dessin joint à l'article montre bien les trois « pseudo-rigoles » partant de la rigole principale. On se demande comment un archéologue aussi distingué que L. Drouyn, qui nous a laissé des descriptions si complètes de nos vieilles églises romanes et des dessins si exacts de leurs sculptures, a pu induire ses lecteurs en erreur d'une façon si manifeste. En effet, les trois rigoles auxiliaires qui, nous le verrons, ne sont pas des rigoles, ne communiquent pas avec la rigole principale. Le dessin donné par L. Drouyn est tout aussi fantaisiste que celui de Ducourneau.
Nous ne signalerons que pour mémoire la brochure de M. Augey, La destination du mégalithe de Lussac assimilant la pierre à bassin un étalon de mesure de contenance (Edmond Augey, La destination du mégalithe de Lussac, brochure, Féret, Bordeaux, 1943).
Nouvelle étude de la pierre à. bassin de Lussac.
Le 2 mai 1943 nous avons procédé à un nouvel examen de ce monument en compagnie de nos collègues de Sarrau et docteur Bastin de Longueville.
Nous avons constaté l'existence d'une seule rigole écoulant le bassin et, sur la face sud de la table de pierre, la présence de trois sillons (le mot est du docteur Bastin) qui ne communiquent point avec la rigole.
Nous avons alors émis une hypothèse. La partie nord de la table a été aplanie, dégageant nettement le bassin et sa rigole; la partie sud est encore à l'état brut. Les sillons semblent être le résultat d'un travail préparatoire pour faciliter l'enlèvement de copeaux de pierre dans le but d'obtenir un dégagement identique à celui de la partie nord, travail qui ne fut pas continué. Nos collègues ne nous ont pas contredits.
Le docteur Bastin de Longueville fut formel: « Nous sommes en présence d'un monument druidique. »
Considérations qui ont motivé les fouilles. - L'opinion du docteur Bastin de Longueville sur l'utilisation du monument rejoint donc celles de Guinodie et de Ducourneau. Or si l'on dépouille la monographie de Ducourneau des développements romanesques auxquels il s'est complu et qui ont pu faire douter du sérieux de ses affirmations, il demeure que cet auteur a effectué des sondages au pied du monument, que ses fouilles ont livré des tessons de céramique qui attestent l'enfance de l'art (Ducourneau, Guyenne Historique et Monumentale 1842, loure I, p.). Guinodie a confirmé cette découverte : « Des débris de vases antiques ont été trouvé autour d'elle, les prêtres gaulois les employaient sans doute dans les cérémonies (Guinodie, ibidem).
Que Lussac ait été un centre gaulois très actif, nul ne le contestera. Une importante villa gallo-romaine y existait aux Ier et IIème siècles, d'après les vestiges retrouvés (J.-A. Garde, Le gallo-romain au musée de Libourne. Revue Rist. Arch. du Libournais, tome XVI, p. 29 à 32).
On fait généralement dériver le nom de Lussac du patronyme d'un grand propriétaire gallo-romain Luocius, possesseur de la villa. Mais une seconde hypothèse a été formulée d'après laquelle Lussac dériverait de incas et signifierait alors « le lieu du bois sacré ». C'est à un kilomètre de ce bois que le bourg de Lussac a été bâti (hypothèse de Jean Ducasse. Revue Hist. 1 rch. du libournais, tome XIV, p. 86 - 1946).
Enfin, c'est dans la commune limitrophe de Tayac, exactement à 6 km 500 du bourg de Lussac que fut faite, en 1893, la trouvaille retentissante d'un trésor gaulois : torque en or massif (au musée de Bordeaux), 73 lingots, 325 statères ou quarts de statères des peuplades gauloises des Arvernes et des Bellovasques (Dupuch, Revue Libournaise littér. Hist. Artist. Arcltéol., tome 11, 1900, P. 29).
La découverte de Tayac, les données étymologiques sur le nom de Lussac, l'importance du lieu à l'époque gallo-romaine militaient déjà en faveur de l'hypothèse docteur Bastin, Ducourneau, Guinodie. D'autre part des prospections préalables entreprises par nous dans les vignes qui entourent le bois de Picampeau n'avaient donné aucun résultat, pas plus que l'examen des terres rejetées par les lapins de garenne le long du banc de rocher. Il devenait donc évident que si des fouilles exécutées sur la terrasse sise à flanc de coteau, au pied même du monument, donnaient soit de la céramique, soit des silex taillés, soit des objets en bronze ou en fer, nous aurions la quasi-certitude que ces objets se rapporteraient à l'utilisation de la pierre à bassin et pourraient dater le monument.
Telles sont les considérations qui ont provoqué les fouilles dont voici le procès-verbal.
Procès-verbal et fouilles
Ce 6 mai 1949, avec l'autorisation et en présence du propriétaire du terrain, M. Boisdron, demeurant à Lussac, nous soussignés, membres de la Société Historique et Archéologique de Libourne :
Ducasse Bernard, demeurant à Lussac ; Garde Jean-André, demeurant à Saint-Denis-de-Pile; Magère Raymond, demeurant à Saint-Denis-de-Pile, avons exécuté des fouilles sur la terrasse mesurant 4 mètres x ' mètres, sise au-devant de la pierre à bassin de Picampeau, commune de Lussac, connue sous le nom (la pierre d'évier ou pierre des martyrs.
Une tranchée ouverte clans le prolongement de la rigole du bassin, par des terrassiers sous nos ordres, ne donna aucun résultat, mais perlait d'atteindre le rocher ou un remblai de rochers à quarante centimètres de profondeur.
Avec le consentement de M. Boisdron nous entreprenions alors de vider complètement la terrasse jusqu'à la sole rocheuse et de rejeter la terre dans le déblai après l'avoir criblée.
Ce travail lions permit de ramasser une trentaine de tessons de poterie disséminés sur la terrasse, dont un fragment ornementé avec portion de col de vase rencontré à la plus grande profondeur.
Absence complète de silex taillés ou d'éclats de taille.
La céramique fera l'objet d'une étude spéciale, mais d'un premier examen, nous avons unanimement considéré qu'elle était antérieure à l'époque gallo-romaine.
Les fouilles terminées nous avons été amenés à observer : que le monument n'est ni un dolmen (absence de supports), ni un menhir renversé, mais uniquement une pierre à bassin.
Qu'une seule rigole écoule les liquides provenant du bassin ainsi que l'ont dit Ducourneau et Guinodie; que les trois rigoles accessoires signalées par Léo Drouyn, toutes sur le côté sud du monument ne sont pas des rigoles, mais des sillons irréguliers - selon l'expression du docteur Bastin de Longueville - creusés dans l'intention évidente d'aplanir cette partie de la table de pierre ainsi que cela fut fait pour la partie nord.
Enfin deux trous cubiques creusés aux angles de la partie supérieure de la table semblent d'une époque relativement récente. Par contre, deux trous demi-sphériques creusés dans la partie la plus basse pourraient être contemporains du bassin.
Des signes gravés dans le fond du bassin sont des initiales dues aux soldats -américains qui ont tenu garnison à Lussac en 1918-1919.
Fait à Lussac-de-Libourne, le 6 mai 1949.
Examen de la céramique
1° Tessons provenant d'une coupe plate, épaisseur dix millimètres. Pâte noire à l'intérieur, gris-blanchâtre à l'extérieur. Dégraissant composé de grains de quartz et de petits fragments de silex. De la même pâte quelques tessons de six millimètres d'épaisseur.
2° Pâte brun-rougeâtre. Dégraissant composé de sable lin. Dans, ce lot partie inférieure d'une anse de petite dimension, largeur 20 millimètres, épaisseur six millimètres.
3° Tessons divers dont l'un brun sur une face, noir sur l'autre.
4° Neuf tessons de vases peu épais (quatre à cinq millimètres). Pâte blanchâtre, tessons montrant des traces de lissage avec poignée d'herbe. Dégraissant fin et irrégulier.
L'absence d'ornementation dans la poterie de ces quatre catégories rend difficile une classification rigoureuse. La comparaison avec la céramique néolithique si nombreuse au camp du Pétreau et l'absence complète de silex nous font rejeter de cette époque les tessons de Lussac. Le tout est à rapporter à la protohistoire.
5° Mais les fouilles ont précisément donné un fragment de la partie supérieure d'un vase ornementé. Epaisseur six à sept millimètres. Pâte noire à l'intérieur, rouge-brun à l'extérieur. Dégraissant de sable fin. Le col est lissé à l'extérieur et présente un cordon de petits creux ovales. La panse du vase est décorée de nervures longitudinales limées par
Déchelette représente un vase à nervures longitudinales (fig. 677k qu'il situe au second âge du fer -
C'est incontestablement à l'âge du fer que remonte le vase de Lussac et si l'on considère que les Celtes étaient en place en Gaule dès le début de l'âge du fer (Lot) cette poterie appartient bien à l'époque gauloise.
Au cours de l'excursion de la Société en pays Blayais, le 29 mai 1949, nous avons présenté cette pièce au savant archéologue A. Nicole qui, sans hésitation aucune, nous a déclaré: « Cette poterie est gauloise. » Au cours de la présentation en séance M. Ferrier Jean s'est rangé à cette opinion.
CONCLUSION
Des considérations qui ont précédé les fouilles. Des résultats donnés par celles-ci,
Aussi bien les témoignages écrits sur l'utilisation de ces pierres, depuis l'antiquité à nos jours, abondent. Depuis la Bible où l'on trouve dans le premier livre des Rois « Un jour qu'Adonis immolait des moutons, des bœufs et des veaux gras à la Pierre qui glisse, qui est près de la source du Foulon... », jusqu’au manuel de Saintyves cité plus haut, où nous lisons p. 378: « A Sid-Elkahir (Sud Algérien), les jours de fête et de pèlerinage on sacrifie toujours le bœuf paré de fleurs et de papier doré sur la vieille pierre des sacrifices, avec large bassin circulaire ».
La pierre à bassin de Lussac, monument de l'antiquité unique en Gironde, mérite d'être préservée des injures des inconscients. La question de son classement comme monument historique, qui n'a pas jusqu’'ici été prise en considération par les Beaux-arts doit être reconsidérée à la suite de l'heureux résultat des fouilles effectuées.
On peut considérer la pierre à bassin de Lussac comme une pierre à sacrifice de l'époque gauloise.
Un peu trop vite, semble-t-il, il avait été établi comme axiome que les pierres druidiques avaient disparu avec les derniers romantiques. Il appartenait aux préhistoriens d'en opérer la redécouverte. Au cours de la séance du 10 avril nous avons entretenu nos collègues de plusieurs monuments similaires signalés par le Corpus ou Folklore préhistorique de Saintyves. Marcel Baudoin est là-dessus catégorique : « Les anciens autels n'étaient que des pierres à bassin ».
Jean-André GARDE







































